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mercredi, 16 mai 2007

Comment la presse reçut le spectacle de 1954 à l’Opéra de Monte-Carlo

Après la rencontre avec le Prince Rainier, souvent racontée, et la préparation du spectacle du 29 avril 1954 qu’on a détaillée précédemment, voici une tentative de synthèse de la réception qui fut celle de ce concert unique.

 

La presse locale est enthousiaste. Résumons. Il s’agit de l’enfant du pays à qui le souverain a fait confiance. Il s’agit d’une soirée hors-programme. Il s’agit d’œuvres inédites, dont l’une est fondée sur un long poème a priori difficile. Il s’agit d’un auteur de chansons (le grand succès de Paris-Canaille est récent) qui vient diriger un orchestre symphonique exécutant des œuvres de sa composition. Il s’agit d’un chef d’orchestre que les musiciens ont connu enfant ou jeune homme, dont les amis de lycée et les parents se trouvent dans le public, le père, Joseph Ferré, étant honorablement connu à Monaco. Ce n’est pas une soirée musicale comme les autres.

 

Nice-Matin du 2 mai 1954 publie un long article de Suzanne Malard, dont le titre est déjà un programme : « Avant de devenir un succès mondial, La Chanson du mal-aimé de Léo Ferré, d’après Guillaume Apollinaire, connaît un triomphe monégasque ».

 

Quelques extraits de ce texte détaillé : « Salle Garnier, ou au cabaret, Léo Ferré reste Léo Ferré. Sans pseudonyme. Parce que les chansons – dont certaines sont très réalistes – qui l’ont fait connaître au monde entier, sont, chacune dans sa concision elliptique, à la fois attendrie et féroce – une œuvre, parfois un chef-d’œuvre. Le genre ne fait rien à la chose. Ni la durée ».

 

Et encore cette interprétation sensible : « La Symphonie interrompue nous a paru être à son auteur ce que la Pathétique est à Tchaïkovski. Une autobiographie. Une autobiographie qui, chez Léo Ferré, est non point passionnelle mais professionnelle : la symphonie à la recherche d’un thème perdu, c’est notre histoire à tous. Celle de la chanson que nous avons à dire, parce qu’elle est notre trésor unique, inaliénable et intransmissible par d’autres que par nous, et qu’il nous est si difficile d’achever a cause de tâches provisoires, urgentes, inéluctables, en raison, surtout, de la proximité dangereuse, envahissante et terrible des thèmes des autres... Et, pourtant, il faut l’extraire de nous pendant qu’il en est temps encore, cette idée qui n’a de sens que vêtue de mots ou de notes à nous ».

 

Un jugement esthétique : « Sa symphonie est très bien faite. Elle fut très bien conduite. Surtout, ô prodige, ses beautés n’échappèrent à personne ».

 

Suzanne Malard poursuit : « La projection, à la fois irréelle et tangible de la femme, du mal-aimé, de l’ange, du double, habillés par ce maître qu’est Pierre Balmain, éclairés par des jeux de lumière qui les rendaient hallucinants, n’est pas près de s’effacer de nos mémoires. La femme trop inconsciente, le mal-aimé trop conscient, l’ange trop timide, le double infernal, trop insistant, nous étaient tellement présents tous les quatre qu’on en oublierait de louer le talent vocal et dramatique de Nadine Sautereau, de Bernard Demigny, de Jacques Douai et d’Henri-B. Etcheverry, ainsi que le concours apprécié des chœurs habilement exercés par Albert Locatelli. On ne sait plus où finit la création lyrique de Guillaume Apollinaire, où commence celle de Léo Ferré… »

 

Elle se projette ensuite dans l’avenir : « La date du 29 avril est une grande date. Pour la mémoire d’Apollinaire. Pour l’avenir de Léo Ferré. Pour le prestige de Monaco. Pour l’honneur d’un genre qui, à plus d’un titre, est une formule « à valoir » : l’oratorio scénique ».

 

Elle décrit enfin « une salle où les autorités et les mélomanes de la Principauté prenaient conscience qu’un jeune homme qu’ils avaient vu partir bravement mais quasiment sans bagage vers Paris, Paris tout à la fois extinctrice d’illusions et allumeuse de gloires, était, non seulement un nom inscrit en capitales sur les affiches et des étiquettes de disques, mais quelqu’un ».

 

Un article, à peine moins long, est publié dans Le Patriote du 3 mai 1954, sous la signature de Jean Colin. Celui-ci relève « l’accueil triomphal fait par le public de l’Opéra de Monte-Carlo à la musique de Léo Ferré, enfant du pays, que tous les mélomanes voulaient voir à la direction de l’orchestre national de Monte-Carlo en train de diriger des œuvres de sa composition ».

 

S’agissant de la symphonie, il se demande : « N’est-ce pas toute l’âme du musicien qui cherche et recherche un thème, un mouvement venu comme un trait de lumière et disparu aussitôt ? Pourtant, cet air est pour beaucoup le chant qui doit retracer toutes les joies de la vie. Il est simple, naïf peut-être, mais il est ce que l’on ressent, ce que l’on aime… Et pour bien marquer la lutte, c’est un appel militaire qui s’obstine à détruire ce qui est « le fait » normal. Mais les quelques notes de joie, de poésie, s’élèveront bien claires et bien nettes, reprises par tout l’orchestre tandis que le thème s’éloigne à nouveau… Que de richesses dans ces expressions musicales où se révèle tout le coloris de l’inspiration, sans altération aucune ».

 

Jean Colin, un peu plus loin, trouve qu’« à certains moments l’expression est fascinante. À d’autres, c’est de la musique pure. II y a également des « échappées » qui semblent s’envoler plus haut que nous-mêmes. Mais le tout se reprend, s’enchaîne, « colle » à la scène où se chante et se mime le poème ».

 

En fin d’article, le journaliste, évoquant le compositeur, note : « Qu’il sache que sa musique, satirique ou sentimentale, ou bien dramatique, ne reste pas en chemin entre l’orchestre et le public. Il est des résonnances qui ne plaisent pas à tout le monde, qui ne correspondent pas au « canon » que suivent certains, mais auxquelles on ne peut nier la force de la vérité ».

 

La presse nationale n’est pas en reste, puisque France-Soir du 3 mai 1954 titre : « Léo Ferré, le compositeur tourmenté des « boîtes d’avant-garde » a dirigé en habit à Monaco un oratorio scénique de sa composition ».

 

L’article n’est pas signé, il provient vraisemblablement d’un envoyé spécial ou d’un correspondant local et a été dicté par téléphone à la rédaction parisienne. On lit : « Le hasard veut que ce soit parmi les siens que ce compositeur de chansons populaires ait créé hier soir son premier ouvrage lyrique ».

 

L’auteur indique : « La musique de Léo Ferré rappelle par son étrangeté et sa puissance celle de ses chansons. L’orchestration est la preuve d’une sûre technique. Cela n’est pas pour étonner, ses maîtres s’appelaient Raynaldo Hahn et Marc-César Scotto ».

 

Une indication de projet non réalisé est donnée : « La Chanson du mal-aimé sera probablement représentée l’hiver prochain à Paris. Des pourparlers sont en cours avec le théâtre des Champs-Élysées ». Il n’en sera rien, on le sait.

 

La presse régionale du Nord raconte à son tour cette soirée. « Léo Ferré a été prophète en son pays », titre Nord-France, dans sa livraison du 14 au 20 mai 1954. L’article est sous-titré : « Les musiciens de Monte-Carlo ont tourné une page de Léo Ferré ». Ce sont trois grands feuillets, très illustrés, signés Roger Coulbois, avec cette mention : « Rewriting de François Brigneau ». Est-ce un homonyme ou s’agit-il bien de Brigneau qui officiera plus tard dans le journal d’extrême-droite Minute ? Le ton un peu ironique, quelques allusions, permettent de le penser.

 

Ce texte ne rend pas compte, à proprement parler, de la soirée monégasque, il retrace plutôt la vie de Ferré et la genèse de la mise en musique du Mal-aimé. Il apporte toutefois une précision. Revenant sur la question des professeurs de musique qu’aurait eu Ferré, Coulbois écrit : « Il n’en eut jamais, bien que certains journaux en aient fait l’élève de Reynaldo Hahn et de Marc-César Scotto ». C’était donc bien une invention journalistique.

 

Il y eut certainement d’autres articles, mais mes archives s’arrêtent à ces quatre-là en ce qui concerne la réception de cette soirée monégasque. On observe que le thème de la Symphonie interrompue, qui est justement un « thème perdu », a intéressé et touché les chroniqueurs d’une façon plutôt directe, personnelle. On remarque également que les difficultés du poème d’Apollinaire ne paraissent pas les avoir rebutés.

 

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Henri-B. Etcheverry (le double), Bernard Demigny (le mal-aimé), Jacques Douai (l’ange) dans La Chanson du mal-aimé, le 29 avril 1954 (photo : Jacques Blot et Jean-Paul Chevalier)

Commentaires

merci pour ces deux notes très documentées;La réception semble avoir été bonne(le costume de l'ange est très kitsch,avec le recul,pauvre Jacques Douai,qui a déjà eu tellement de mal à monter dans les aigüs de la partie qu'il chante...!)
On y évoque les influences musicales:Qui est Marc-césar Scotto?ça ne me dit rien....Et je ne vois pas grand rapport(mais ma formation musicale est fort limitée) avec ce que je connais de Reynaldo-hahn,qui fit dans l'opérette et mit Jarry en musique:est-ce que les critiques n'ont pas osé le comparer à de VRAIS compositeurs,ou est-ce une concession au public (Scotto étant un nom très local,le nom de la mère de Léo,si je ne me trompe?)
Cela dit,cet oratorio a bien traversé le temps,et cette version,mieux enregistrée que la version odéon-bien que Petitjean y soit meilleur ,à mon avis,que Douai

Écrit par : francis Delval | vendredi, 18 mai 2007

Dans l'article,maître n'est pas forcément synomyme de "professeur:on peut avoir des maîtres jamais rencontrés,ou anciens.....ou lointains
d'où ma question

Écrit par : francis Delval | vendredi, 18 mai 2007

Je crois surtout qu'il s'agissait d'une invention pure et simple de France-Soir. Citer des noms, même gratuitement, fait toujours bien dans un article. C'est du name-dropping, comme on ne disait pas encore.

Pour cette question de Scotto, je suis à peu près certain qu'il s'agit d'un rapprochement hasardeux avec le nom de jeune fille de Mme Ferré mère, effectivement. J'ai entendu à la radio, en 1987, un rapprochement semblable avec Vincent Scotto. Léo Ferré, à qui, cette fois, on posait directement la question, avait réfuté tout lien de parenté.

Écrit par : Jacques Layani | vendredi, 18 mai 2007

En fait,Reynaldo Hahn,qui était juif,s'est réfugié à Monte-carlo
pendant la guerre,d'où le rapprochement que certains critiques ont pu faire:une rencontre a été possible,le rocher étant petit,de là a parler de maître,il y a une marge!

Écrit par : francis Delval | vendredi, 18 mai 2007

Quels que soient l'artiste, l'auteur, la personnalité dont on parle, il y a toujours des fantaisies dans les biographies, plus encore dans les articles de journaux. Je l'ai constaté très souvent dans des domaines que je connaissais bien, ce qui m'a permis de me rendre compte de l'erreur. Dans d'autres domaines, évidemment, le n'importe quoi doit passer sans problème.

Écrit par : Jacques Layani | vendredi, 18 mai 2007

C'est effectivement ,probablement,une fantaisie de journaliste,mais de journaliste bien renseigné,sûrement du coin:Marc-César Scotto(1888-1950) ,monégasque,fut compositeur et professeur de musique,auteur notamment de " la légende de la sainte-dévote",cantate diffusée à radio mc en 1941,et Hahn fut directeur de l'opéra de Cannes de 40 à 42,avant de se réfugier à Monaco de 42 à 45....Hahn ayant mis dans sa jeunesse Verlaine et Mallarmé en musique,il est possible qu'il ait suscité l'intérêt de Ferré,je ne m'avancerais pas au delà:déjà qu'il fut assez peu disert sur Sabaniev.J Miquel doit savoir ces choses là,mais c'est de peu d'importance

Écrit par : francis Delval | vendredi, 18 mai 2007

En m'informant sur R.Hahn,dont je ne connaissais que"Heure exquise" et un peu "Ciboulette",je me dis que Ferré,qui ne pouvait ignorer sa présence à Monaco,surtout en bossant un peu à RMC(station qui prit en 42 la suite de"radio Méditerranée",réquisionnée par l'occupant).Hahn,excellent baryton,non seulement composait,mais chantait aussi,s'accompagnant au piano,notamment dans les salons parisiens dans les années 1890-191O,et qu'il chantait Verlaine,qu'il avait mis en musique(il a même chanté devant Verlaine chez Daudet),et Mallarmé(qu'il a bien connu) et Leconte de Lisle...Je me dis que ferré,à moins qu'il soit totalement passé à côté,ce qui est possible,a pu avoir envie de rencontrer un musicien chanteur ami des poètes et de Proust
Pure conjecture,mais c'est de l'ordre du possible:on ne sait pas tout de Ferré,il y a dans sa bio des trous,des silences aussi.
Cela certes ne pourrait suffire, si cela était avéré,pour en faire un maître
Bon, je m'écarte une fois de plus du sujet,je vagabonde....
Le vrai débat devrait tourner autour de la création musicale de Ferré,mais je ne vois pas de musiciens se manifester:y en aurait-il peu sur le blog?

Écrit par : francis Delval | vendredi, 18 mai 2007

Vagabondez autant qu'il vous plaira, je tiens à ce que chacun se sente libre ici, vraiment.

Oui, autant que je le sache, il y a des musiciens, mais ils ne parlent pas.

Écrit par : Jacques Layani | vendredi, 18 mai 2007

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