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lundi, 10 septembre 2007

Le poinçonneur c’est extra

En 1960, a lieu la première rencontre entre Léo Ferré et Serge Gainsbourg. Devant le micro de Pierre Guénin, ils participent au « Jeu de la vérité » en compagnie de Micheline Presle, Norbert Carbonnaux, Pierrette Pradier et Jacqueline Boyer. Le texte du débat paraît dans Cinémonde [1], puis est repris en volume chez Losfeld [2], en même temps que d’autres.

Le texte imprimé reproduit un échange, apparemment un peu vif mais sans plus :

« Guénin. - Gainsbourg, écrivez-vous des chansons par amour de l’art ou pour gagner de l’argent ?

Gainsbourg. - Mon cas est assez délicat. J’ai été peintre pendant quinze ans et maintenant je gagne ma vie en écrivant des chansons. Ce qui m’ennuie c’est que, plus ça va, plus j’ai envie d’écrire des chansons « inchantables » ?

Ferré. - En principe, quand on écrit quelque chose, c’est avec son cœur et non pour de l’argent. Vous avez tort de considérer la chanson comme un art mineur. Si vous vous laissez aller à des contingences commerciales imposées par un patron de disques… évidemment. Il y a l’art et la m…

Gainsbourg. - Si mon éditeur et ma maison de disques…

Ferré. - Ne me parlez pas de ces gens qui sont des commerçants.

Gainsbourg. - Mais enfin, si on me ferme la bouche ?

Ferré. - Je connais votre situation, c’est une situation dramatique. Ce que vous avez envie de chanter et d’écrire, il faut le chanter et l’écrire, mon vieux.

Gainsbourg. - Chez moi ?

Ferré. - Non, dans la rue. Il faut prendre une licence de camelot à la préfecture de police.

Gainsbourg. - Moi, je veux bien me couper une oreille comme Van Gogh pour la peinture, mais pas pour la chanson ».

J’ai toujours ressenti ce passage comme amical et, aujourd’hui encore, j’entends dans la voix de Léo Ferré quelque chose d’affectueux. Ferré aimait Gainsbourg et tout, dans ce dialogue, me paraît plein d’attention envers les difficultés que connaît alors le chanteur.

Or, il semble qu’il s’agisse d’un extrait seulement. Si l’on en croit Gilles Verlant, le biographe de Gainsbourg, la conversation a continué. Dans un livre collectif comportant une série de textes sur la chanson, Chroniques d’un âge d’or [3], il raconte :

« Hors micro, Guénin raconte que le débat se transforma en véritable pugilat verbal au cours duquel Gainsbourg finit par traiter Ferré de « démodé ». Pire qu’avec Béart, un quart de siècle plus tard, dans un légendaire numéro d’Apostrophes ».

Peut-être. Mais pourquoi ? On ne connaîtra jamais la suite de la conversation, ni ce que Guénin a pu raconter, ni où Verlant l’a appris. Dommage.

À plusieurs reprises, au cours de sa carrière, Ferré va parler de Gainsbourg, notamment après l’allusion amicale qu’il fait dans le courant de Pépée, à celui qui se croyait laid. Dans le recueil Vous savez qui je suis, maintenant ?, Quentin Dupont cite cinq extraits d’interviews [4] :

« Gainsbourg venait m’entendre tous les soirs dans un cabaret de la rue… Les Saints-Pères. Et quand j’arrivais, Gainsbourg me faisait signe avec les oreilles, parce que je chantais la chanson Pépée... Fantastique ! » (Il s’agit du cabaret parisien Don Camilo, 10, rue des Saint-Pères (Littré 65-80 ou 71-61), où Ferré chante dans un dîner-spectacle, durant vingt jours, à partir du vendredi 3 octobre 1969. Gainsbourg habite à quelques mètres).

« J’aime beaucoup Gainsbourg et je trouve que ses oreilles... Dans la chanson que j’ai écrite sur Pépée, ça n’est pas du tout méchant ce que j’ai dit, c’est très amical. Vous savez, moi j’aime beaucoup les chimpanzés. Les chimpanzés ont tous les oreilles comme monsieur Gainsbourg. Seulement, la nuit, ils les replient, tandis que Gainsbourg, s’il veut les replier, il faut qu’il mette du scotch. Mais c’est pas méchant, c’est fraternel ce que je dis… J’aimerais avoir Gainsbourg, avec moi, à la maison, comme ça, pour vivre avec lui quelques jours. Voilà ! C’est mon droit ! S’il veut bien, je l’invite… »

« Je me souviens d’une interview que Denise Glaser avait faite de ce garçon que j’aime beaucoup parce qu’il est infiniment intelligent et qui s’appelle Gainsbourg. Et un jour, elle lui avait demandé, après ces silences dont elle a le secret : « Mais, dites-moi, pourquoi vous avez retourné  votre veste ? » (parce qu’il commençait peut-être un peu à vivre de son métier). Et il a répondu : « J’ai retourné ma veste quand je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ! » »

« Gainsbourg est un type qui est intelligent, qui a choisi de faire une chose qu’il fait très bien. Et puis, c’est un mec intelligent. L’intelligence gêne les cons ».

« … J’ai beaucoup de sympathie pour Gainsbourg. Et je trouve d’ailleurs que c’est un personnage curieux (je ne suis pas le seul) et intelligent. Et je pense que c’est parce qu’il est intelligent que j’ai pu me permettre de dire ça, parce qu’il a dû comprendre. C’est pas du tout contre, c’est avec beaucoup de tendresse que je dis ça. Vous savez pourquoi, parce que les chimpanzés ont les oreilles comme ça, un peu dégagées comme celles de notre ami Serge Gainsbourg. Mais ce qui était extraordinaire, un jour je m’en suis aperçu, la nuit quand elle dormait, elle les mettait à plat Ça veut dire que dès qu’elle se levait le matin, elle mettait ses amplis, elle mettait ses trucs pour écouter et c’était très émouvant… Je veux dire que c’était extraordinaire, parce que les gens imaginent que les chimpanzés ont les oreilles comme ça… mais ils ont les oreilles comme ça, parce que ça sert, parce que c’est la nature et la nuit, hop ! ils n’en ont pas besoin, ils les replient ».

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On connaît la photographie des deux hommes souriants, signée Marie Ferré, prise entre 1980 et 1984 (selon les sources) à Genève, au cours d’une rencontre.

On nous parle, depuis 1969, de la conversation qui eut lieu entre Ferré et les deux grands B. de la chanson. J’avais envie d’évoquer Gainsbourg et Ferré : il y a peu à dire, mais c’est au moins aussi intéressant que le débat supposé « mythique » dont, rétrospectivement, la platitude et le total désintérêt n’ont pas fini de nous étonner.

____________________

[1]. Cinémonde du 15 novembre 1960.

[2]. Pierre Guénin, Le Jeu de la vérité, Le Terrain Vague, 1961.

[3]. Collectif Chanson, Chroniques d’un âge d’or, Christian Pirot, 2007.

[4]. Léo Ferré, Vous savez qui je suis, maintenant ?, recueil d’interviews de radio et de télévision transcrites et thématisées par Quentin Dupont, La Mémoire et la mer, 2003.

00:00 Publié dans Propos | Lien permanent | Commentaires (6)

Commentaires

Puisque personne ne l'a encore rappelé, ces remarqes (très connues je pense) sur les rapports Gainsbourg - Ferré : à leurs débuts tous les deux ont croisé à quelques années d'intervalle le chemin de Francis Claude en se produisant dans ses cabarets. Gainsbourg y fit ses premières armes en étoffant son répertoire avec des chansons de Léo Ferré. Hormis "Monsieur William" qu'il interpréta pour la TV en 1968 on ne connait malheureusement pas les autres titres de Léo Ferré qu'il chantait alors. Au moins une réflexion s'impose, c'est qu'il devait bien connaître l'oeuvre de LF vers 1958-1960 date de la rencontre devant le micro de Michel Guénin.
En outre dans une autre émission TV qui pourrait bien être le fameux Apostrophe avec Guy Béart (mais je n'en suis pas certain) parlant de l'art mineur et de ses représentants, un seul semblait gagner son indulgence : "Léo Ferré, c'est classieux" dit-il alors avec la malice qu'on lui connait...

Écrit par : Jacques Miquel | mercredi, 12 septembre 2007

Je ne sais pas si c'est dans Apostrophes, effectivement. Cet extrait figure d'ailleurs dans le site de l'INA, parmi les archives concernant Gainsbourg. Ce pauvre Béart -- que j'aime bien -- s'est fait descendre d'une manière terrible, mais Gainsbourg avait bu et, si mon souvenir est exact, Béart se retenait de répondre en soulignant son ivresse, ce qui eût été facile pourtant : il s'en est gardé, c'est plutôt bien. Enfin, c'est ce que je crois me rappeler.

Leur chemin s'est croisé chez Francis Claude non pas à quelques années d'intervalle mais au moment où Michèle Arnaud a remplacé Ferré à l'affiche du cabaret. Gainsbourg, on le sait, était son pianiste. Il ne chantait pas à ce moment-là, il était seulement accompagnateur.

Écrit par : Jacques Layani | mercredi, 12 septembre 2007

Je ne sais pas si c'est dans Apostrophes, effectivement. Cet extrait figure d'ailleurs dans le site de l'INA, parmi les archives concernant Gainsbourg. Ce pauvre Béart -- que j'aime bien -- s'est fait descendre d'une manière terrible, mais Gainsbourg avait bu et, si mon souvenir est exact, Béart se retenait de répondre en soulignant son ivresse, ce qui eût été facile pourtant : il s'en est gardé, c'est plutôt bien. Enfin, c'est ce que je crois me rappeler.

Leur chemin s'est croisé chez Francis Claude non pas à quelques années d'intervalle mais au moment où Michèle Arnaud a remplacé Ferré à l'affiche du cabaret. Gainsbourg, on le sait, était son pianiste. Il ne chantait pas à ce moment-là, il était seulement accompagnateur.

Écrit par : Jacques Layani | mercredi, 12 septembre 2007

Cette note et cette petite discussion ont été remarquées sur le forum d'un site consacré à Gainsbourg :

http://www.tetedechou.com/index.php?option=com_joomlaboard&Itemid=&func=view&catid=13&id=3024#3024

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 18 septembre 2007

Témoignage de Léo Ferré rapporté dans L'événement du jeudi du 7 au 13 mars 1991 consécutivement à la disparition de Serge Gainsbourg :
"C'est une des personnes les plus intelligentes du métier. Gainsbourg, c'est l'homme qui vous donne le droit de tout faire, de tout dire. Il est illustre sans le savoir. Il a une façon de comprendre les choses et de les faire comprendre ensuite aux autres. C'est un poète. Il fait de qu'il veut. ça agace d'ailleurs les gens. Nous sommes complices car j'aime bien les provocateurs. Il est bon musicien aussi. J'adore "Je t'aime moi non plus". Je trouve que c'est l'une de ses plus belles chansons."

Écrit par : Jacques Miquel | samedi, 24 novembre 2007

C'est juste. J'avais oublié de citer cette opinion. Merci de l'avoir fait.

Écrit par : Jacques Layani | samedi, 24 novembre 2007

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