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lundi, 01 octobre 2007

Aznavour

On sait que Léo Ferré débuta au cabaret Le Bœuf sur le toit, fin novembre 1946, en même temps que Charles Aznavour qui se produisait alors en duo : le tandem Roche-Aznavour. La tournée en Martinique, qui eut lieu en 1947, fut refusée par Aznavour et Ferré l’accepta.

En 1967, dans le Jean-Roger Caussimon qu’il rédige pour les éditions Seghers, Ferré traite Aznavour de la façon suivante : « Ne voit-on pas le « poète » Aznavour, perclus de dollars et « d’engagements » haut le pied, tel une locomotive lancée sur les rails de l’indifférence générale ? Chaque époque a le poète qu’elle mérite : parolier subtil, musicien « à l'écoute » qui touche plus de droits d’auteur que Debussy, et que Ravel, et que Stravinsky, Hugo du tout-venant qui a mis l’octosyllabe dans l’escalier de France-Dimanche en précisant qu’il revient tout de suite ». Il ajoute une longue note : « Je tiens à préciser que mon propos est ici de Poésie et de chanson d’Aujourd'hui. Ce n’est pas en tant que confrère que je parle d’Aznavour mais en tant qu’introducteur à Caussimon. Une élégance tacite, d’ordinaire, nous interdit, à nous autres les artistes de « variétés », de parler de l’un ou de l’autre et souvent l’on nous fait dire ce que nous n’avons jamais dit. Le cas d’Aznavour est assez significatif pourtant, il se met d’ailleurs lui-même assez en vedette pour qu’il n’ait pas à s’offusquer de se voir au « pinacle » une fois de plus, sans que j’aie à prendre plus de précautions oratoires qu’il ne convient. Si ses activités « littéraires et musicales » me paraissent en défaut, son talent « commercial », par contre, est sans égal et je n’apprendrai rien ni à lui, ni à quiconque dans ce sens. Cependant, comme on l’a intitulé, lui aussi, « Poète d’Aujourd’hui », il m’eût paru malhonnête de ne pas aller au bout de mon sujet et de prendre un chemin de traverse. La critique de hasard est ainsi faite qu’elle n’admet pas les règles de « fair play » que certains critiques de métier admettent eux, parfois, pour des raisons extra-professionnelles. Qu’Aznavour se rassure ! J’ai autant de mésestime pour ce qu’il écrit que j’en ai pour ce qu’écrit un autre « Poète d’Aujourd’hui », qui s’est plu à se sanctifier lui-même sous le nom de Saint-John Perse, ancien diplomate et Prix Nobel de Littérature. C’est dire que je laisse Aznavour en bonne compagnie. C’est ce que ne manqueront pas de lui faire savoir bon nombre de « littéraires » en renom. Bien entendu, je prends l’entière responsabilité de tout cela et Pierre Seghers, promoteur de cette brillante collection, serait en droit de me demander « d’alléger » ma pensée... mais je sais qu’il ne le fera pas et l’en remercie » [1]. La charge est très dure. Elle ne me gêne pas, car je tiens Aznavour pour ce qui se fait de pire : prétention abominable, thèmes empreints de démagogie dégoulinante (La Mamma, La Bohême, Comme ils disent...), « effets » appuyés, interprétation qui « en fait des tonnes », prosaïsme, musique inexistante…

En 1969, lorsque Ferré chante durant vingt jours à partir du vendredi 3 octobre au cabaret parisien Don Camilo, 10, rue des Saint-Pères (Littré 65-80 ou 71-61) dans un dîner-spectacle, Gainsbourg, qui habite à quelques mètres, vient le voir souvent, mais il n’est pas le seul. Aznavour se rend le samedi 4 au Don Camilo et les journalistes photographient les deux hommes dans l’escalier, comme on peut le voir ci-dessous.

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Leur rencontre paraît plutôt cordiale. En tout cas, Paris-Jour des 11 et 12 octobre 1969 en fait l’unique illustration de l’article consacré à Ferré (ci-dessous).

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Le samedi 29 avril 1978, Aznavour, à qui TF 1 consacre un Numéro un, invite Ferré à l’accompagner au piano dans son émission, tandis que lui-même chante La Chambre. Léo Ferré accepte. L’extrait correspondant a été ajouté récemment aux archives de l’INA. Souriants, les deux hommes s’embrassent ensuite. On pensera ce qu’on voudra de cette interprétation du poème de Baer par Aznavour. Il reste que les rapports entre les deux hommes sont très étonnants.

Le jeudi 22 mars 1990, Ferré fait un séjour de très courte durée à Paris pour un spectacle privé, destiné à RTL. Une soirée exceptionnelle qui se déroule en présence, entre autres, d’Aznavour.

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Publiquement au moins, Aznavour n’a jamais dit que du bien de Léo Ferré, à ma connaissance. Il s’est toujours montré bon camarade, je le reconnais volontiers. Ferré, lui, semble être revenu sur son opinion, en tout cas être à même de dissocier l’auteur Aznavour et l’individu.

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[1]. Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, collection « Poètes d’aujourd'hui », n° 161, Seghers, 1967.

00:00 Publié dans Propos | Lien permanent | Commentaires (13)

Commentaires

Il est difficile de donner un sens à ces charges de Léo Ferré contre certains de ses confrères et à leur contradictions peu de temps après. Bien que les liens avec Brel aient été différents on se rend compte que Léo Ferré en a dit autant de bien que de mal si l'on se fie à ce qu'en a rapporté la presse. En outre, on peut également souligner que dans la préface de Léo Ferré à "Mes chansons des quatre saisons" de Jean-Roger Caussimon (Plasma, 1981), qui est une reprise augmentée de la présentation de Caussimon dans la collection Seghers, la note pour le moins acerbe concernant Aznavour a été supprimée !

Écrit par : Jacques Miquel | lundi, 01 octobre 2007

Elle a été supprimée parce qu'elle n'avait plus de sens, puisqu'il ne s'agissait plus de la collection "Poètes d'aujourd'hui", ni de Pierre Seghers. Cela signifie-t-il toutefois qu'il avait changé d'avis ?

Je sais, il y a des déclarations contradictoires ou des attitudes contradictoires envers Johnny, également, et envers Dalida, sans parler de Mireille Mathieu. Précisément, je voudrais comprendre : il y a forcément un sens.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 01 octobre 2007

oui, on voudrait comprendre....ces rejets nombreux, et ces revirements...A part quelques amis de jeunesse,Caussimon (mais ils se voyaient assez peu, il me semble),quelques amis peintres ou photographes, on peut compter sur les doigts de la main les "copains" avec qui il ne s'est pas brouillé ,de F.claude à Castanié,ou même Frot...
Ferré n'a jamais épargné le show-bizz..Il avait déjà égratigné Aznavour -sans férocité- dans "les temps difficiles"...Dans le "Caussimon", c'est plus raide,à travers Aznavour, c'est ,vous l'avez suggéré,la politique éditoriale de Seghers qui est visée..Un "ferré" qui marche bien,glissé entre Dylan thomas et mallarmé,puis un Brassens,Brel,Leclerc,Aznavour...le déclassement et le création d'un collection "poésie et chanson", le filon qui ira loin...Je n'ai plus le catalogue,mais il devait aller je crois jusqu' à C.François....On peut comprendre l'amertume de Ferré,certes en bonne compagnie avec un félix Leclerc, poète et romancier reconnu au Québec,ou avec Gilles Vigneault, ami fidèle de Ferré...Mais tous trois méritaient de figurer dans la "vraie collection"..qui , il faut le dire, a parfois publié des poètes qui ne leur arrivaient pas à la cheville....

Le pavé est tombé sur Aznavour,car ,je vous suivrai, jacques,c'est quand même assez mauvais......la charge est dure, mais est-elle imméritée?

Les attitudes contradictoires sont difficiles à saisir...Les critiques et rejets abondent dans les années 60...Puis Ferré propose "L'albatros" à Halliday...Dalida prend "avec le temps.Evitons la psychologie de bazar...Mais sans doute Ferré..qui avait la colère facile,et parfois la rancune tenace..était (du moins je le perçois comme tel, je suis peut-être à côté de la plaque)un homme très bon,à la fois pacifique et provocateur (au bon sens du terme),d'où ses repentirs.....je suis là dans la psychofiction.Seuls les gens qui l'ont bien connu pourraient répondre

Il y a forcément un sens,oui.

Écrit par : Francis Delval | lundi, 01 octobre 2007

Je crois que sa gentillesse finissait toujours, effectivement, par prendre le dessus sur ses emportements. Mais les bouts de travail commun (Dalida) ou les projets communs avortés (Johnny, Mireille Mathieu), c'est autre chose qu'un simple "Bon, allez, n'y pensons plus". Enfin, je ne sais pas, j'espérais qu'une discussion nous permettrait de mieux comprendre.

S'agissant d'Aznavour, peut-être y a-t-il eu un jour une forme de nostalgie (jeunesse, débuts communs...), cette nostalgie qu'il n'aimait pas mais devait ressentir quelquefois, comme nous tous.

Écrit par : Jacques Layani | lundi, 01 octobre 2007

Rappelons qu'Aznavour vers 46-47 avait mis des chansons de Ferré à son répertoire: "l'inconnue de Londres" ,et surtout "L'opéra du ciel", qu'il doit être le seul à avoir chanté,avec Ferré......cet Aznavour du "temps de la débine",comme chantait Mouloudji.....Ferré ne l'avait sûrement pas oublié...Il y eut deux itinéraires qui ne se rencontrèrent plus pendant de longues années, et puis avec le temps...et la nostalgie..."la maladie du nid"(etymologie..)Je me souviens d'une phrase de Vladimir jankélévitch, (que je fréquente peu,mais cela arrive),lors d'une conférence:"la nostalgie,ce n'est pas regretter Florence quand on habite Issoudun, c'est regretter Issoudun lorsque l'on est à Florence..."Ah, l'hmour des philosophes...!

Écrit par : Francis Delval | lundi, 01 octobre 2007

Oui, c'est vrai, il paraît qu'il a chanté ces chansons mais personne ne les a jamais entendues. Je me demande si c'est vrai, d'ailleurs.

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 02 octobre 2007

source Belleret...P 130...souvenir d'Aznavour...pourquoi aurait-il inventé ça?

Écrit par : Francis Delval | mardi, 02 octobre 2007

Oui, je connais la source. Pourquoi ? Je ne sais pas. Il ne les a jamais enregistrées, en tout cas.

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 02 octobre 2007

dans ces années là, difficile d'enregistrer quand on n'est pas connu...Ferré aussi , dans les années 40 a chanté des choses qu'il n'a pas enregistré,ou alors pour la radio, ou reprises très tard....Et puis, cela n'est vraiment pas très important.....Il semble y avoir qqchose qui vous tracasse dans cette histoire, et je n'arrive pas à le cerner....

Écrit par : Francis Delval | mardi, 02 octobre 2007

Non, non, rien de personnel là-dedans. Simplement, je n'ai aucune confiance en Aznavour, ni pour ça ni pour autre chose. Mais ce n'est pas très important. Je retiens toutefois "la maladie du nid".

Écrit par : Jacques Layani | mardi, 02 octobre 2007

littéralement, c'est la souffrance, la maladie (algie) du "retour"(nostos)
C'est Jankélévitch qui propose maladie du nid....C'est plus imagé,plus parlant.C'est mieux....

Écrit par : Francis Delval | mardi, 02 octobre 2007

"Aperçu" à la TV le 4 octobre 2007 sur France 2 : dans le reportage d'Envoyé spécial consacré à sa carrière, Aznavour fait visiter sa résidence de Provence. La caméra balaie la bibliothèque du chanteur où on peut voir en bonne place les 5 volumes de l'édition bibliophile de "Poésies / L'opéra du pauvre" de Léo Ferré aux éditions du Grésivaudan. Un autre plan nous fait découvrir le recueil "Chansons" de Léo Ferré de la collection Le livre de chevet aux Eéitions Tchou. Malheusement il n'a pas été possible de vérifier si dans la même bibliothèque figurait le Caussimon par Ferré chez Seghers...

Écrit par : Jacques Miquel | vendredi, 05 octobre 2007

Diable ! Vous êtes un télespectateur assidu et un fin observateur. Voilà, en tout cas, qui plaide pour la sincérité d'Aznavour.

Écrit par : Jacques Layani | vendredi, 05 octobre 2007

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