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dimanche, 03 décembre 2006

Chercher le style

En 1962, le critique d’art Charles Estienne publie un volume consacré à Léo Ferré, constitué d’une introduction, de photographies et d’un choix de textes. [1] Parmi ceux-ci, un chapitre intitulé « Proses » propose plusieurs œuvres courtes inédites. Hormis la préface qu’il avait donnée, six ans plus tôt, à son recueil Poète… vos papiers !, [2] on ne connaissait encore rien de la dimension du prosateur, de l’écrivain. Il s’agissait alors d’un nouveau visage. Le Style est présenté comme un fragment, mais nous ne connaissons pas le texte, plus ample, dont il est extrait. Il sera repris, trente et un ans plus tard, dans le recueil La Mauvaise graine. [3] Texte où les idées, riches, émues, sont emmenées à grande vitesse au fil d’une pensée vive, Le Style mêle le propos polémique et l’expression poétique. Il s’agit bien du second « manifeste » de Ferré, qui en donnera beaucoup d’autres, au fil du temps (La Liberté d’intérim, Les idoles n’existent pas, Bonsoir, La Violence et l’ennui, Le Chien, Il n’y a plus rien, L’Imaginaire…) Pour Ferré, la révolte est liée au style, c’est-à-dire aussi bien à la beauté, l’élégance naturelle (« un arrêt dans la culture ») qu’à l’explosion d’une pensée libre (« la poésie est une fureur qui se contient juste le temps qu’il faut »). Apparaissent ici les mots lancés dans la foule, tels des projectiles concrets, qu’on retrouvera dans Le Chien (« Et nous lancerons à la tête des gens des mots… »), mots qui demeurent verbaux, proches des cris. On trouvait déjà « la poésie est une clameur, elle doit être entendue comme la musique (…) elle ne prend son sexe qu’avec la corde vocale ») dans la préface de Poète… vos papiers ! Là, « on lancera la poésie avec les mains, avec des caractères gutturaux ». D’ailleurs, un raccourci métaphorique suffit qui unit deux aspects de Léo Ferré, la voix et l’imprimerie : « du romain de glotte ».

Le principe est posé, « les idées sont dans l’homme » et, immédiatement après, on trouve un jeu avec les mots (« La difficulté c’est tout simplement de les contenir ») comme Ferré en est coutumier, sur le double sens de « contenir ». S’agit-il d’être assez vaste pour rassembler en soi toutes les idées ? Ou bien de les empêcher de sortir, d’éclater ? La provocation n’est jamais loin : avec « un commissariat de police des idées », Ferré n’hésite pas à user de l’image qu’on penserait a priori être la plus éloignée de son imaginaire.

Autre caractéristique importante de l’écriture de Ferré, la présence de l’autobiographie ou, tout au moins, de la notation personnelle (ainsi, cette allusion à l’île Du Guesclin, entre Saint-Malo et Cancale, qui lui appartenait, où fut enterré son saint-bernard Arkel). Ainsi qu’il le fait souvent, l’auteur se mêle lui-même à son propos : « J’ai en moi », « mes idées », « mon chien », « je leur demanderai », « souvent miennes », « elles me ressemblent », « qui ramassent mes idées et qui me les rendent » – et enchaîne avec les chevaux qui ne sont jamais bien loin, ces chevaux qu’il adore depuis son enfance et dont il a toujours opposé la chaleureuse simplicité à la duplicité des hommes. Ce qu’il note encore cette fois : « Avec des idées d’homme ils ne trouvent subitement plus aucun goût à l’avoine et ne comprennent plus ».

La présence des idées est une constante absolue dans les textes de Ferré. Cette omniprésence, obsessionnelle, montre bien celui qu’est Léo Ferré, le bouillonnement permanent de sa tête (« Dans l’ bric-à-brac / Où s’ fabriqu’ nt les idées » dira-t-il dans une chanson [4]), sa tête qu’il appelle volontiers « mon usine » et qui est toujours demeurée son dernier bastion de solitude, son ultime tour de guet.

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[1]. Charles Estienne, Léo Ferré, collection « Poètes d’aujourd’hui », n° 93, Seghers, 1962.

[2]. Léo Ferré, Poète... vos papiers !, poèmes, La Table Ronde, 1956.

[3]. Léo Ferré, La Mauvaise graine, textes, poèmes et chansons 1946-1993, édition établie par Robert Horville et Léo Ferré, Édition n° 1, 1993 et Livre de Poche, n° 9626, 1995 (édition abrégée, sous deux couvertures).

[4]. Monsieur mon passé.

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samedi, 02 décembre 2006

La voix, le chant, la diction et la musique

Léo Ferré est aussi un chanteur, il peut paraître invraisemblable d’avoir à le préciser. Toutefois, on rappellera ici qu’il fut longtemps contesté en tant que tel. On écrivit, en substance, à ses débuts, qu’il ne savait pas se tenir en scène ; qu’il se perdait dans les grandes salles, habitué qu’il était aux cabarets ; qu’il était un piètre interprète ; qu’il n’avait pas une belle voix ; qu’il chantait mal ; qu’il chantait faux.

Et puis, il devint peu à peu impossible de prétendre cela. La voix montra son ampleur, sa puissance. Servie par un souffle exceptionnel, elle sut dévoiler tous ses registres, en même temps que sa tessiture. Elle se fit pleine d’inflexions différentes, tendre, grinçante, hurlante, caressante, sourde, ironique, grave, ample, retenue, libérée, implorante, légère, attristée, pleine de sanglots, emplie de rires. Elle sut servir des écritures variées, se marier à des orchestrations multiples ou au seul piano.

Ferré a beaucoup parlé de sa propre voix, conscient de ce qu’elle était son instrument premier et le plus personnel, qu’elle faisait partie de son intégrité : « Ma voix dans quelque temps sous la lune en plastique », « Ma voix les bercera dans des berceaux de passe » ou « Ma voix microsillonne une terre ignorée » (Écoute-moi), « Et puis ma voix perdue que tu pourras entendre / En laissant retomber le rideau si tu veux (Le Testament). Il s’est aussi soucié des enregistrements de cette voix : « Je suis en or galvanoplaste et je m’égare / Sous la tête diamant d’un phonographe toc » (Écoute-moi), « Sur un EP / J’ai mis ma vie / Et pour vingt francs / Je chante aux gens / Les beaux discours / Qui toujours font / Quarant’-cinq tours / Et puis s’en vont » (EP Love), comme il se souciait des voix des poètes enfuis : « La voix d’André Breton » (Le Testament), « L’inflexion des voix chères qui se sont tues » (vers de Verlaine, dans Mon rêve familier), ou des amours mortes : « On oublie le visage et l’on oublie la voix » ou « On oublie les passions et l’on oublie les voix / Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens » (Avec le temps).

Il s’est aussi montré conscient de ce que sa voix était également un instrument de travail : « Cela ne cesse de m’étonner, que je puisse nourrir tout et tout, tant et tant avec ma voix ! Si je n’avais pas de voix, il y a longtemps que je serais derrière une table de roulette… Croupier. Merde ! » [1], allant jusqu’à dire, à plusieurs reprises, qu’il n’aurait pas écrit s’il n’avait pas eu de voix, seule celle-ci lui permettant de se « publier » lui-même, puisque personne, autrement, n’aurait accepté de le faire. C’est pourquoi, à la date du 5 janvier 1968, il note : « Date bénie de la Sacem… C’est tout ce qu’il nous restera, ou à peu près, dans quelques années… quand je ne chanterai plus. Mais quand ne chanterai-je plus ? » [2] Il a chanté jusqu’au bout.

Un 45-tours Barclay intitulé Un chien à la Mutualité, enregistré en public au centre culturel de Yerres, le 13 décembre 1969, présente trois titres accompagnés au piano par Paul Castanier. Le premier s’intitule Le Chien et la pochette précise « poème ». Au vrai, cette étiquette embarrassée veut expliquer qu’il ne s’agit pas d’une chanson, avec une mélodie et un refrain. Le texte a été créé au Don Camilo en octobre, mais c’est la toute première interprétation enregistrée du Chien par Léo Ferré.

Par la suite, il ne cessera de dynamiter les genres et recourra souvent au texte – vers ou prose – parlé (La Solitude, Préface, Il n’y a plus rien, Et… basta !, L’Imaginaire…), sur une musique toujours exigeante, parfois symphonique, voire sur celle de Beethoven (Ludwig, dit sur l’ouverture d’Egmont). On n’osera plus mentionner « poème » à la suite du titre.

Ferré introduit dans son œuvre un registre autre, celui du diseur, qui va lui permettre de créer des choses nouvelles et d’aborder d’autres disciplines. Ainsi, L’Opéra du pauvre est dit par lui, en 1983, dans un album de quatre disques ; il joue tous les personnages en parlant ou en chantant. Et l’on s’aperçoit, par-là même, de l’étendue de son talent de diseur, qui lui autorise des voix différentes, plus celle du récitant.

Il introduit surtout une caution morale, pour les suivants. Avant lui, aucun chanteur, fût-il piètre, ne se serait permis la voix parlée. Depuis Le Chien, plusieurs ont franchi cette limite, imposée par la conception sociale du tour de chant.

En novembre 1946, Léo Ferré débute au Bœuf sur le toit. Il s’accompagne au piano… et s’y accroche. Le piano est son refuge. Il a trente ans, il est timide, il faut bien qu’il se cache. Il chantera longtemps assis. Lorsqu’il triomphera, debout cette fois, il se fera accompagner, soit par une petite formation, soit, ensuite, par son seul pianiste, Paul Castanier. Après leur séparation, qui eut lieu dans le courant de l’année 1973, Ferré n’aura plus d’autre pianiste. Il se réinstallera à son clavier, en alternance avec des bandes orchestrales. Mais entre-temps, il aura appris à « tenir » une salle. Le piano n’est plus une protection, il lui permet de faire entendre ses partitions, y compris dans leurs évolutions, car elles ne seront jamais harmoniquement figées.

On a beaucoup parlé de ses influences musicales. S’agissant de piano, on a dit qu’il avait emprunté son jeu à Bartok. En réalité, toutes empreintes confondues et recuites, son jeu pianistique, c’est du Ferré, pur et simple. Les allusions au piano sont fréquentes dans son œuvre (Mon piano, La Vie d’artiste, Et… basta !)

Il a dirigé l’orchestre des concerts Pasdeloup, l’orchestre symphonique de Milan, l’orchestre national de la Radiodiffusion française, l’orchestre de l’Institut des hautes études musicales, l’orchestre symphonique régional de La Rochelle, l’orchestre philharmonique de Lorraine, l’orchestre symphonique de l’Essonne, l’orchestre symphonique de RTL, l’orchestre symphonique de Lorient, et bien d’autres encore. Tout en conduisant ces importantes formations, Léo Ferré chante, ce qui suppose une mémoire simultanée du texte, de la musique (même en ayant les partitions devant lui) et du chant. Ce qui suppose aussi une gestuelle dominée, les mouvements de l’interprète ne pouvant, par définition, interférer avec ceux du chef d’orchestre. Il faisait cela avec une joie éclatante. Il a souvent répété que diriger un orchestre, c’était « faire dix-mille fois l’amour ».

Léo Ferré, qui s’est toujours voulu musicien avant tout, figurait au Who’s who comme « compositeur, artiste lyrique ».

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[1]. « Je donnerais dix jours de ma vie », in La Rue, n° 1, mai 1968.

[2]. Ibidem.

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vendredi, 01 décembre 2006

Des odeurs dans Benoît Misère

L’importance du sens olfactif montrée chez Ferré fait partie de l’apprentissage de la sensualité et de la présence, dans l’imaginaire du petit Benoît Misère, d’un réseau de correspondances évidemment baudelairiennes, communes aux personnes sensibles. Ici, l’adulte Léo Ferré opère une correction dans son souvenir car, au moment où il rédige ces lignes, il a déjà vécu huit années de pensionnat religieux et sait donc de quoi il parle alors que, dans le temps du roman, Benoît ne les connaît pas encore.

« Les hérétiques sont d’abord des olfactifs » assimile, en un étonnant raccourci, la révolte à la sensualité. Cet extrait est exemplaire de la construction du roman. Loin d’une narration classique, Ferré livre un texte poétique et polémique où se mêlent des développements d’idées et des images magnifiques. Mais il ne s’éloigne pas de sa vérité car son propos, ici comme dans tout ce qu’il écrit, revient à restituer sa singularité. La vie prêtée aux objets (la sculpture romane), les néologismes (« encensuer »), la liberté de l’esprit (le citoyen qui « laisse son charme, sa vanité et sa liberté d’homme au vestiaire du bénitier »), la nourriture, les morales courantes inversées (« le pape jouera au PMU »), la fraternité des hommes debout, la formule assassine (« traiter l’encens à l’aspirine ») sont la pure expression de sa personnalité et de ses préoccupations. On retrouve également – autre constante de Léo Ferré – le ton de prophétie commençant par une injonction (« Supprimons », « remplaçons ») et suivi d’une série d’« alors » prophétiques, introduisant des futurs de l’indicatif prometteurs d’un âge meilleur.

Tout au long du chapitre, l’importance des odeurs ouvre les portes de mille jardins, dans la sensibilité de l’auteur et de son personnage. Avant l’encens, figurent des développements sur l’odeur de la mer, de la terre mouillée, de la femme, de la corde, de la bougie. À la suite, l’odeur des mandarines, des étoffes, des greniers, du vernis, des journaux et de l’encre.

Révélatrice enfin, est la phrase de conclusion du premier chapitre, qui lie définitivement l’acte d’écrire et de créer à une vérité sensuelle enfuie, à rechercher ; une blessure à fermer, si c’est possible : « Si je sortais de moi le carnet viscéral où gisent mes odeurs perdues et mon nez en cavale, je ne serais pas là à me défigurer de mes souvenirs sur cette machine électrique ».

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jeudi, 30 novembre 2006

Le mouvement narratif chez Léo Ferré

L’écriture narrative de Léo Ferré s’éloigne des sentiers battus. Son roman Benoît Misère est plutôt une série de chapitres, en partie indépendants les uns des autres (ils portent d’ailleurs chacun un titre). Il ne s’agit pas, non plus, d’une suite de nouvelles. C’est, au contraire, une série de portraits frappés au coin d’un imaginaire illimité, qui s’exerce au travers d’un souvenir reconstruit, réinventé par le style d’un écrivain adulte.

« Des personnages ont sans doute vécu réellement, bien que défigurés par le mouvement narratif » écrit Ferré au début du roman. C’est précisément ce mouvement qui fait l’originalité de l’écriture de Léo Ferré. À aucun moment, sa prose ne s’oppose à la poésie. Ni dans le lyrisme constant qu’il manifeste, ni dans la puissance des images dont son texte est constamment empreint.

C’est encore ce mouvement narratif qui permet à l’auteur de quelquefois « déborder » de son propos, pour atteindre des sommets de lyrisme ou les cimes de la métaphore. On n’est plus là, alors, dans le ton romanesque au sens strict, mais dans un ailleurs entièrement défini et créé par Ferré en personne. Il s’est toujours peu soucié en effet du cloisonnement supposé entre les genres littéraires comme des usages établis et des règles courantes de l’écrit, qui précipitent le récit vers une conclusion classique, en empruntant des chemins balisés et convenus.

C’est toujours ce mouvement narratif qui lui permet d’écrire des lettres aux objets, accomplissant le tour de force de la lettre À mon habit, texte de haute tenue où jamais il ne provoque le sourire de commisération que pourrait, chez d’autres, occasionner le fait de s’adresser à un frac et de lui dire « vous ». 

C’est aussi ce mouvement narratif qui fait de ses préfaces, par exemple, des textes à part entière où, comme tous les grands artistes, Ferré, voulant parler d’un autre, est rigoureusement présent, lui-même, à chaque ligne. Le meilleur exemple en est son introduction aux textes de Jean-Roger Caussimon, dont la première édition fut donnée en 1967. [1] À la septième ligne, intervient le premier « je ». Des coups de griffe envers d’autres chanteurs émaillent la présentation de Caussimon par Ferré, qu’on qualifierait ailleurs de hors-sujet et qui se trouvent, ici, parfaitement intégrés à un univers si authentiquement rendu qu’il est toujours accepté par le lecteur. Le Caussimon de Ferré se clôt sur un remarquable : « Et quant à nous autres », entraînant avec lui un fraternel partage, que son écriture fait accepter.

C’est ce mouvement narratif qui imprègne même les textes à portée philosophique, ou la Lettre ouverte au ministre dit de la Justice, publiée dans la presse. [2]

C’est enfin ce mouvement narratif qui fait du texte Et… basta ! une alternance de passages : dans les uns, des souvenirs précis sont évoqués d’une manière suivie ; et dans d’autres, complémentairement, une emprise lyrique s’exerce sur l’auteur et l’emmène loin de son propos. Mais en apparence uniquement, car le lecteur et l’auditeur suivent. Ils suivent même si bien, qu’ils reçoivent avec naturel l’alternance de prose, de vers rimés, de vers libres, de prose rythmée, dont l’alliance, cimentée par une forte personnalité, est une des plus évidentes, des plus essentielles caractéristiques de l’écriture de Léo Ferré. 

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[1]. Léo Ferré, Jean-Roger Caussimon, collection « Poètes d’aujord’hui », n° 161, Seghers, 1967.

[2]. Le Monde du 3 avril 1981.  

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mercredi, 29 novembre 2006

Des musiques pour Verlaine

Léo Ferré a mis en musique vingt-cinq poésies de Verlaine. On en connaît la liste et, pour plus de détails, on se reportera à Verlaine et Rimbaud, Poèmes en chansons, La Mémoire et la mer, 2004.

Cinq dates – cinq grandes étapes, plus exactement, ont pu être déterminées : 1959 (fonds INA), 1960 (fonds INA), 1962 (fonds INA), 1964 (double 30-cm Barclay Verlaine et Rimbaud chantés par Léo Ferré), 1986 (double 30-cm EPM On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans). D’autres dates sont incertaines, qui correspondent à des états divers du travail de mise en musique : mélodie (parfois partielle) sans accompagnement ; enregistrements piano et chant privés ; partition piano et chant non enregistrée.

Dans la préface qu’il consacre à l’anthologie citée plus haut, Stéphane Oron remarque qu’il ne faut pas chercher « de thèmes, d’époques, de longueur de textes privilégiés dans le choix opéré par Léo Ferré pour interpréter Verlaine et Rimbaud : il n’y en a pas ». Il a très certainement raison et cette position est, il me semble, confortée par les choix concernant les autres poètes chantés par Ferré, choix tout aussi peu raisonnés. Apollinaire, lui, ne sera même pas rassemblé dans un disque (La Chanson du mal-aimé étant un cas un peu à part).

En revanche, il peut être curieux d’étudier l’origine des poésies retenues, recueil par recueil. Quel enseignement peut-on en tirer ? Huit textes proviennent de Poèmes saturniens, six de Romances sans paroles, quatre d’Amour, deux de Fêtes galantes, deux de Sagesse, deux de Parallèlement, un de Jadis et naguère. [1]

On observe que la plus grande part est celle des Saturniens. Ce n’est peut-être pas étonnant puisqu’il s’agit du recueil que Ferré préface, en 1961, pour la Librairie générale française (Hachette), qui édite la collection « Le Livre de poche ». [2] On ignore d’ailleurs dans quelles circonstances exactes cette préface a été composée. Était-ce une commande ? Il serait légitime, en tout cas, que ce recueil soit son préféré, soit qu’il l’ait choisi lui-même, soit que la commande, si c’en est une, ait fait naître en lui un attachement supplémentaire. Dans cette édition toutefois, les Saturniens sont suivis des Fêtes galantes, recueil dont le musicien n’a extrait que deux pièces.

Ce qui m’a toujours intrigué, c’est la persistance d’Amour, paru en 1888, dans ses mises en musique et, surtout, le fait que les quatre poèmes qui en sont extraits proviennent tous du cycle « Lucien Létinois ». Je ne suis pas certain qu’il y ait une raison objective à cela. Peut-être Ferré s’est-il senti touché par l’immense chagrin du poète qui avait perdu ce jeune homme de vingt-deux ans (1861-1883), son ancien élève au collège de Rethel, à qui il s’était beaucoup attaché et qu’il nommait son « fils ». Le cycle de poèmes dans lequel Verlaine dit sa détresse ne comprend pas moins de vingt-cinq textes.

Quand Léo Ferré interprète Green en scène, il rappelle que « Verlaine écrivit Green à l’intention d’un jeune adolescent nommé Arthur Rimbaud ». À l’opposé, il n’évoque pas Létinois et ne donne la publicité du disque qu’à trois textes (en 1964 : Âme, te souvient-il ? et Il patinait merveilleusement ; en 1986 : Si tu ne mourus pas entre mes bras), le quatrième (Mon fils est mort) demeurant un enregistrement privé.

Les photographies que fit Hubert Grooteclaes lors de l’enregistrement du double disque Barclay, en 1964, montrent que Léo Ferré utilisait l’édition de la Pléiade. Cette observation ne vaut qu’en ce qu’elle signifie la disposition de toute l’œuvre poétique en un seul volume. Si c’est ce livre-là que Ferré posait sur son piano, on comprend que, tournant les pages, il puisse passer d’un recueil à l’autre selon sa sensibilité et sa réceptivité du moment. Ce serait, il me semble, la seule explication au fait qu’il se soit tenu aussi précisément à un seul cycle d’un recueil donné, mettant en musique les pièces 1, 10, 18 et 21.

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[1]. Mon fils est mort, Il patinait merveilleusement, Âme, te souvient-il ?, Si tu ne mourus pas entre mes bras (Amour), Art poétique (Jadis et naguère), Je vous vois encore, Dans l’interminable ennui de la plaine, Green, Il pleure dans mon cœur, Ô triste triste était mon âme, Le piano que baise une main frêle (Romances sans paroles), Cauchemar, Chanson d’automne, Croquis parisien, Marco, Mon rêve familier, Nocturne parisien, Sérénade, Soleils couchants (Poèmes saturniens), Clair de lune, Colloque sentimental (Fêtes galantes), Écoutez la chanson bien douce, L’espoir luit (Sagesse), Pensionnaires, Sur le balcon (Parallèlement).

[2]. Paul Verlaine, Poèmes saturniens suivi de Fêtes galantes, Le Livre de Poche classique, n° 747, 1961. Préface de Léo Ferré.

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mardi, 28 novembre 2006

Les Lettres non postées, un livre rêvé

Quand le chanteur le cœur usé par sa chanson

Vient demander son bien au langage commun

 (JEAN MARCENAC)

 

À partir de 1953, Léo Ferré anime, sur les ondes, hebdomadairement, une émission intitulée Musique byzantine, qui lui vaut un courrier nombreux. C’est au sujet de cette correspondance qu’il déclare à Claude Obernai « (...) avoir une émission de radio est la chose qui rend le plus rapidement misanthrope. Musique byzantine [m’]apporte tout de même une trentaine de lettres capables de [me] réconcilier avec les autres. [J’ai] été surpris de constater que, dans l’ensemble, les gens sont plus cultivés qu’on ne le croit ». [1]

« On m’écrit très peu. Presque toujours des lettres médiocres. Aucun intérêt. Les gens bien sont ceux qui ne m’écrivent pas » déclare-t-il seize ans plus tard, sans ambages, toujours en réponse à Claude Obernai, et pour la même publication. [2]

Loin de ces rapports d’amour mêlé de détestation qu’il entretient avec le courrier, lui, s’est plu à écrire de drôles de lettres dans une prose incomparable. C’est une œuvre qu’on ne connaît pas assez et qui aurait pu constituer un tout remarquable.

 

Le projet

En 1961, Ferré répond à la revue Chansons : « J’ai deux livres en préparation : Benoît Misère, qui sera un roman et Lettres à un jeune musicien qui me permettra d’exprimer ce que je pense des musiciens en général et des musiciens contemporains en particulier ». [3]

En 1962, il chante au théâtre de l’ABC, 11, boulevard Poissonnière à Paris (Central 19-43). Après son triomphe de l’année précédente à l’Alhambra et la parution d’un ouvrage de Gilbert Sigaux, [4] avant sa toute prochaine entrée chez Seghers dans une collection plus que prestigieuse, [5] ce spectacle est attendu et la presse est nombreuse. « Complet partout » prévient un panonceau, sur le trottoir.

Au cours d’une interview, Ferré annonce à Charles Dobzynski son intention de publier prochainement deux ouvrages. L’un, dont le titre, Lettres non postées, est déjà choisi, consiste en une série de « lettres écrites à des correspondants inconnus, ou même à des objets inanimés, et qui ne sont jamais parvenues à leurs destinataires ». [6] On le voit, le projet des Lettres a évolué : il ne s’agit plus uniquement de les adresser à un jeune musicien.

Il se trouve que l’éditeur René Julliard, qui avait retenu Lettres non postées et le roman Benoît Misère – c’est le second volume – sur manuscrit, est mort peu auparavant, le dimanche 1er juillet 1962. Léo Ferré l’avait connu lors de « l’affaire Minou Drouet ». [7] Et rien, finalement, ne se fera. Seul, Benoît Misère verra le jour, en 1970, chez un autre éditeur, Robert Laffont, après avoir failli être imprimé par Léo Ferré lui-même, qui le typographiait encore en janvier 1968, comme l’atteste sa chronique Je donnerais dix jours de ma vie. [8] Les Lettres non postées ne seront jamais rassemblées en volume du vivant de leur auteur. Il s’agit donc d’un livre mythique, d’un livre rêvé.

 

Quelques pièces connues

Un livre rêvé qui est cependant partiellement connu car, depuis cette annonce malheureusement sans lendemain, douze textes ont été édités, dont certains plusieurs fois, sans aucun ordre particulier.

On a pu lire en effet, dans le premier volume des « Poètes d’aujourd’hui » consacré à Léo Ferré, [9] Lettre au miroir et À la folie. Dans Il est six heures ici... et midi à New York, [10] une plaquette au format tout en hauteur, imprimée par Léo Ferré à l’enseigne de ses propres éditions, on trouve À mes lunettes, À un jeune talent, Au Tout-Paris, À un directeur de music hall, À une lettre anonyme et À %, imprésario. Dans les Poésies illustrées par Jacques Pecnard, publiées en tirage de luxe par les éditions du Grésivaudan, [11] on voit figurer Au Tout-Paris, À mes lunettes, À un jeune talent, À un directeur de music hall et À une lettre anonyme. Dans le recueil La Mauvaise graine, [12] figurent À mon habit et Lettre à la mer, ainsi qu’une nouvelle fois, À la folie. Dans l’ouvrage La musique souvent me prend... comme l’amour, [13] est encore donné À mon habit ; on y trouve également À un jeune musicien (survivance du projet initial), texte inclus dans le corps d’une émission de radio de 1980. Dans le n° 8 du bulletin d’informations Les Copains d’ la neuille, daté printemps-été 2005, a paru Lettre à l’ami d’occasion.

Il s’agit de proses qui, lyriques ou caustiques (parfois même, ce sont de franches mises en cause), rassemblent plusieurs caractéristiques de style et de pensée de Léo Ferré. Tout son art est dans ces quelques pages. La prose est de haute tenue et l’expression poétique toujours présente. Se manifeste là son sens du raccourci. Évidemment, métaphores et absence de concessions se mêlent à une extrême sensibilité comme à l’expression d’une enfance conservée.

L’auteur s’adresse ici, finalement, au monde entier. Il interpelle – quelquefois, il somme – les hommes, les choses, les éléments. Héler un personnage, lui dire « tu » ou « vous » et conduire simultanément l’action est pour le romancier, par exemple, un exercice périlleux. Dans la tradition épistolaire que Ferré renouvelle et dépoussière, tout en développant jusqu’au bout son propos, il toise ou invoque le supposé correspondant, ce qui ne semble pas être une difficulté majeure pour le musicien, qui possède évidemment la maîtrise du rythme.

Ferré n’a jamais connu de frontière entre sa vie et son œuvre ; les Lettres non postées sont, sur ce point, révélatrices. La vie et le métier d’artiste, dans ces douze textes « rescapés », sont indissociables. Au Tout-Paris, À un jeune talent, À un directeur de music hall, À %, imprésario, mettent en scène les personnages qu’on croise dans une vie professionnelle, et Léo Ferré leur dit leur fait.

Dans Au Tout-Paris, les personnes visées sont celles qui auraient « renvoyé leur carton en rayant la mention inutile : Je n’assisterai pas » – mais il se serait agi d’être présent, précisément, à des dates vraiment particulières : 1789, 1848, 1871, 1968. « Vous êtes du Tout-Paris et de toute la Viande qui sent un peu », écrit Ferré.

Le texte À un jeune talent est relativement bref et ce que recommande Ferré n’étonnera pas. Il s’agit finalement de se comporter comme lui : «  Soyez dans la marge », « Ne prenez jamais de conseil de personne » et surtout : « Soyez orgueilleux. L’orgueil, c’est la cravate des marginaux ».

À un directeur de music hall est bref et brutal. L’homme en question n’est pas nommé mais l’allusion est transparente. On relève entre bien des propos peu amènes : « Vous avez vieilli, on vieillit tous, me direz-vous, moi aussi, mais chez vous c’est indécent ».

À %, imprésario rappelle au monsieur en question qui fait quoi dans le monde du spectacle et l’invite à ne pas confondre les rôles : « Vous me faites penser à un maître d’hôtel qui oublierait chaque soir de se mettre en livrée pour servir ses clients. En augmentant le chiffre de votre %, vous finissez par ne plus savoir qui est le servi et qui est le serveur. (…) Et puis, apprenez à dire merci, comme les domestiques. C’est bien le moins que vous devez aux imprudents qui vous font vivre ».

Il y a aussi, là, l’autre côté de la célébrité, certains aléas de la notoriété qui impliquent une réponse cinglante (À une lettre anonyme). Ce texte répond à une lettre comme en reçoivent quelquefois les artistes. Léo Ferré, qui n’a jamais supporté le manque de courage, ne pouvait rester sans réagir face à un anonymographe. Il a donc rendu publique sa réponse à défaut de pouvoir l’adresser directement à son destinataire, encore qu’il eût mieux aimé, lui dit-il, «  vous dire par le fouet ce que vous me contraignez à vous faire savoir par la grâce de la typographie ». Tout, ici, est morsure et dégoût envers la petitesse et cette particulière attitude, fût-elle une maladie, qui consiste à ne pas signer ses envois. Dès le début du texte, il est question de s’abaisser (« cloportes », « plume d’égoutier »). Pour l’auteur de la lettre anonyme, ne demeure que le trait du mépris. Comme souvent chez Léo Ferré, les mots et les idées en entraînent d’autres. Ainsi, l’utilisation du terme « poulet » appliquée au courrier en question l’emporte vers des considérations qui, de « manières policières » en « flic », le fait conduire l’auteur anonyme au Quai des Orfèvres où, l’assure-t-il, « on ne vous convoquera pas. On vous recevra ». Là-dessus, Ferré revient à son propos, s’attachant à traiter la lettre, partie « où vous pensez » mais pas oubliée, comme elle le mérite (« certains graffiti qu’on peut lire dans certains lieux », « les cabinets publics », « votre obole », « votre "contenu" », « les odeurs particulières ») et cela ira, sans modération, jusqu’à la fin où, il ne faut pas s’en étonner, apparaît encore la notion d’homme debout et d’homme à terre. Dans toute l’œuvre de Léo Ferré, dans ses propos tenus lors d’entretiens, cette obsession qui est la sienne de se tenir droit et libre est présente. Une attitude pleine de cet orgueil dont il disait qu’il le tenait debout, un maintien de seigneur qu’accusent les fréquentes allusions à un secrétariat et à des employés (faites uniquement pour accentuer encore le mépris hautain de l’artiste face à l’abjection et à la couardise), dominent ce texte vengeur qui, par son sujet, par son ton, aurait pu n’être pas littéraire. Il n’en est rien. Chez Léo Ferré, c’est une constante, la qualité du style est toujours là et, même lorsqu’il s’agit de textes de circonstance, chacune de ses compositions est écrite, à proprement parler.

À l’opposé, À mes lunettes, un des textes les plus brefs, est écrit sur un ton plus intimiste. Il évoque le temps où Ferré devait en chausser constamment et, en même temps, la jeunesse, les femmes dont Ferré a toujours été persuadé qu’elles ne l’avaient pas aimé à cause des verres qu’il portait : « Les femmes n’aiment pas cette superstructure de visionnaire, elles ont l’impression d’être vues deux fois ».

À la folie, qui n’est pas une lettre écrite à la folie comme pourrait le laisser supposer le titre, est un magnifique texte d’amour. Ferré s’y présente comme un mot, le mot « croup », maladie mortelle pour les enfants, qui n’a plus cours. Il est délicat d’évoquer ce mélange de souvenirs, de métaphores, de vers et de prose dont certains passages sont à la limite de la préciosité. Le mot, d’ailleurs, est écrit : « Nous sortîmes par vos masques, lentement, avec préciosité, et tout penchait autour de nous, les arbres, les plis d’ombres, les roses pâleurs du soleil couchant ». On a peine à détacher du tout des notations remarquables : « Nous marchions ensemble, depuis la dernière glaciation » ou « Nous étions toujours l’un à l’autre, comme deux feuilles accolées d’un papier bible et pour nous séparer il fallut qu’un oiseau des îles infime, petit, petit, vint immiscer son bec entre nos songes ».

Lettre au miroir vient sublimer l’objet domestique, la chose quotidienne, pour déboucher sur de nouvelles interrogations. La présence de l’auteur dans son texte est constante, ce qui peut se comprendre puisqu’il s’adresse à un objet familier. Ce n’est donc pas qu’une figure de style : «  Quand je passe devant toi, dans le couloir, tu me renvoies l’image d’un piège : c’est toi l’oiseau et moi la glu, et je me colle à toi, bouche à bouche et la brume de nos haleines n’est qu’une gaze de nausée ». À la clausule, cette présence persiste et s’y ajoute un souci métaphysique : «  Quand je pense que tu n’as pas encore vu que je me teignais les cheveux ! Tu ne vois donc pas la Vérité ? Au fait, qui la voit ? ».

À mon habit entrecroise le métier (ici, la direction d’orchestre) et la vie (la nostalgie d’un mémorable concert et le temps qui passe). Ce texte non daté, mélancolique et lucide, fut écrit quelque temps après la soirée donnée à l’Opéra de Monte-Carlo, le jeudi 29 avril 1954, au cours de laquelle Léo Ferré dirigea La Chanson du mal-aimé, oratorio lyrique qu’il composa sur le poème d’Apollinaire, ainsi que sa Symphonie interrompue, écrite en complément de programme à la demande du prince Rainier. S’adressant à l’habit de gala spécialement acquis pour ce moment qu’il n’oublia jamais, Léo Ferré donne un texte typique de sa manière. Aux éléments autobiographiques s’ajoute une dimension quasi métaphysique, désabusée en tout cas, qui se fait jour dans la phrase ultime. De plus, Ferré prête ici une vie aux objets et leur donne donc de l’amour, cet amour caractéristique de sa vie et de son œuvre, éprouvé pour les gens, les animaux, les choses, et qui fut toujours son seul et unique « programme ». Les métaphores se succèdent, le frac devient « un smoking à l’échelle 20 » ou « l’empereur des habits de soirée », cette seconde image permettant à l’auteur d’enchaîner sur un coup de griffe bien personnel aux autres empereurs, les vrais. Apparition inattendue d’une certaine Denise (Ferré introduit souvent des personnes réelles dans ses textes) qui est vraisemblablement chargée du ménage, mais ne croit pas devoir « réprimander » la poussière, cette poussière qui, chez Ferré, est anarchiste (n’est-il est pas naturel, alors, qu’elle n’en fasse « qu’à sa laine, qu’à ses catons, qu’à ses mèches » ?). On observe là non seulement la vie encore une fois prêtée aux choses, mais aussi la langue de Léo Ferré, réinventée, celle de tous les registres. « Ne vous faites pas de trame », dit-il à l’habit, comme il eût dit : « Ne vous faites pas de souci ». Semblable à la promiscuité de l’artiste dans la foule, voici, avec beaucoup d’humour et de tendresse, celle du frac dans la penderie où se trouvent déjà « des tissus compromis et fatigués ». Puis viennent la hantise de ne jamais plus avoir l’occasion de diriger un orchestre (on sait que Ferré en conduira de nombreux, plus tard, et cette fois sans frac) et l’ironie attristée de la phrase, dite au fripier par l’habit. Habit qui finira, lui aussi, dans l’usure, le temps qui passe et la mort, rejoignant par là la condition de l’homme, omniprésente chez Léo Ferré, achevant ainsi logiquement le fait de s’être vu prêter une vie.

Lettre à la mer, texte daté « En Bretagne, le 20 août 1957 », [14] évoque la fascination d’un méditerranéen devant l’autre mer, celle qui a « fait la croche à Debussy ». On sait qu’un peu plus tard, Ferré achètera une maison fortifiée sur l’îlot Du Guesclin, commune de Saint-Coulomb (Ille-et-Vilaine), entre Cancale et Saint-Malo. De cette déclaration d’amour mêlée d’ironie et mouillée de mal de vivre, on retient toutefois une volonté d’œuvrer au recueil et au-delà : « (…) parce qu’il faut que je t’écrive une lettre qui composera mon livre qui n’est pas encore composé, parce qu’il ne faut pas que je meure avant d’avoir fini ce que j’entreprends aujourd’hui avec toi et avant même d’avoir écrit beaucoup d’autres choses ». Cette belle ingénuité dans l’aveu est remarquable.

À un jeune musicien prend pour cible « l’artillerie dodécacophonique » et l’abstraction dans l’œuvre contemporaine qui «  doit être concise, hautaine, à tirage de luxe, voire hors commerce ». Les préoccupations artistiques de Léo Ferré dans le domaine musical sont là, telles qu’il les exprimera ailleurs en de nombreuses occasions.

Lettre à l’ami d’occasion est une adresse à André Breton qui n’est jamais nommé dans le texte, après leur brouille des débuts de l’année 1957, consécutive à la parution du recueil Poète... vos papiers ! Mais, comme les autres, cette lettre ne fut jamais postée et Ferré, sa vie durant, garda de Breton un souvenir ému, impressionné, et ne manqua jamais de le rappeler. [15] On peut, avec la distance, raisonnablement considérer cette lettre comme un exercice de style, le résultat d’une tristesse, d’une amertume. En aucun cas comme un soufflet : on ne range pas les gifles dans un dossier.

 

L’état du texte

Il existe beaucoup d’autres lettres inédites : Lettre à l’Angleterre, long texte dans lequel l’auteur évoque son séjour de 1950 durant lequel il tourna dans le film de Basil Dearden, Cage of gold ; [16] Lettre à une tombe dont des extraits sont incorporés, parfois retouchés, à un chapitre de Benoît Misère ; Lettre à un critique.

On trouve des titres auxquels sont liées quelques notes destinées à des textes plus avancés dans leur écriture : À l’Angleterre ; À une tombe ; À un imprésario ; À un jeune talent ; Au Tout-Paris ; À un porte-manteau ; À un miroir ; À un directeur de music hall ; À une lettre anonyme.

Il existe également des titres auxquels sont associées des idées notées sous la forme de quelques mots seulement : Lettre à un porte-manteau ; Lettre à un chiffon ; Lettre à un ouvrier ; Au communiste ; À l’île Saint-Louis ; Au téléphone ; À l’hôtel de passe ; À un vers libre ; À un vitrail ; À un carnet de chèques ; À la lune ; À une dame du monde ; À l’arriviste ; À ma maison. L’exemple de Lettre à un chiffon est frappant : c’est une longue liste de mots, dont certains disposés en deux colonnes, que l’auteur, d’évidence, aurait aimé employer lors de la rédaction de son texte. S’agissait-il pour lui de goûter pleinement ces termes qu’il devait trouver plaisants, sensuels, curieux, ou bien une idée précise leur était-elle attachée ? On l’ignorera sans doute toujours. Lettre à un porte-manteau est aussi remarquable, puisque Ferré y voit une potence et imagine, dans les vêtements suspendus, des condamnés au gibet. D’où toutes les réminiscences de Villon possibles. Ce texte est révélateur du type de regard que pouvait porter l’auteur sur tout ce qui l’entourait. Vision de poète, évidemment.

Il est encore des textes inachevés : Lettre à mon costume de scène ; Lettre à un jeune soldat du contingent (en vers) ; Lettre à un portefaix.

On trouve enfin de nombreux projets dont Léo Ferré n’a noté que les titres, sans avoir eu le loisir ou l’occasion d’en concrétiser l’idée initiale : La putain ; La pucelle ; Annie ; À Pépée ; Sosthène ; À Canaille (école d’Alfort) ; À Denise.

L’établissement du texte se heurte à une difficulté supplémentaire : certaines lettres présentent des variantes entre le manuscrit original et un premier dactylogramme, lui-même raturé quelquefois. Seule certitude, les feuillets portent, inscrite à la main ou à la machine selon le cas, la mention L/n/P qui identifie sans doute possible leur destination.

On voit combien le dossier de ce livre est divers et inachevé. On reste rêveur : qu’aurait pu dire Ferré à un vers libre, en dehors des quatre phrases consignées ? À un vitrail (trois courtes phrases seulement) ? À un carnet de chèques (quatre phrases) ? On ne peut le savoir mais l’examen des lettres et des notes ne laisse pas de doute. On aurait pu lire des textes emplis d’un humour triste, parfois caustiques et toujours ouverts sur l’espérance, malgré tout.

On observe aussi une chose. Cet ouvrage laissé en chemin met à mal la légende d’un Ferré pratiquant une écriture rapide, de premier jet. Pour ces textes en prose en tout cas, et au moins au cours d’une période donnée, il compose lentement son œuvre, bâtit l’ensemble sur la durée, prend des notes, consigne des idées, des séries de mots, des bribes de phrases, des citations. Les manuscrits sont travaillés, les dactylogrammes sont raturés. Ferré créateur prend son temps.

 Le ton des Lettres non postées, la forme générale de leur écriture, leur unité qui persiste malgré l’inachèvement, les situent sans doute possible dans les années 50 (certainement dans la seconde moitié) et les toutes premières années 60 (selon toute vraisemblance, avant le départ de l’auteur pour le Lot, en 1963). La Lettre à la mer donne la date précise du 20 août 1957 et le projet, non réalisé, d’une lettre À Pépée fournit le repère de 1961, date à laquelle Ferré adopta son petit chimpanzé. Le livre était donc encore sur le métier à cette date. Une exception cependant, Au Tout-Paris, où la date de 1968 est inscrite. Mais, si l’on met en regard les notes correspondantes, on s’aperçoit qu’elle a été ajoutée a posteriori.

Il faut avoir présent à l’esprit ce que représentait le courrier à l’époque du projet, dans une société extrêmement codifiée et rigide. La lettre est à peu près le seul moyen de communication, le téléphone, rare et onéreux, étant relativement peu utilisé. Il arrive encore, au milieu des années 60, qu’on écrive pour dire : « Je vous téléphonerai demain vers dix heures ». Il arrive qu’on aille téléphoner chez son voisin, qui fait payer la communication en disposant une boîte près du combiné. Le télégramme, qui coûte cher, est réservé aux grandes occasions (naissances, mariages, décès) ou, dans la vie professionnelle, aux ordres urgents. Léo Ferré, lui, l’utilisait aussi pour signifier des choses définitives, des fins de non-recevoir. C’est dire que la lettre, toujours manuscrite (la dactylographie est réputée extrêmement incorrecte) possède une valeur très grande. On achète son papier à lettres chez le papetier, on le fait parfois imprimer ou graver à son chiffre. Recevoir une lettre a une importance et induit un comportement : répondre sur tel ou tel ton ou ne pas répondre, par exemple, a un sens réel et fortement ressenti. L’absence de réponse est une grossièreté, parfois une offense volontaire. Dans cette optique, les Lettres non postées ont une résonance différente de celle qu’elles pourraient avoir aujourd’hui, surtout lorsqu’elles sont adressées à des types sociaux, à plus forte raison à des personnes réelles. Si ce recueil avait paru dans les premières années 60, il aurait presque été considéré comme un brûlot. C’est en cela que Ferré, s’inscrivant dans un genre littéraire existant, le secoue et le marque. Le courrier électronique a rendu plus banales les relations contemporaines.

 

L’édition posthume

Après avoir lu douze lettres lentement égrenées au fil du temps et patienté durant quarante-cinq ans, voici qu’enfin, en 2006, on peut trouver une édition de ce recueil voulu par Ferré, puisqu’annoncé dès 1961 et plus précisément depuis 1962. L’édition posthume a un double aspect. Un disque dans lequel Michel Bouquet dit un choix de ces lettres est publié, [17] tandis que, parallèlement, le texte est enfin édité avec, en couverture, un graphisme de Charles Szymkowkicz, [18] qui dessine aussi la pochette du disque.

Huit textes ont été retenus, qui sont dits par le comédien : Lettre à l’Angleterre, Lettre à la mer, Lettre au miroir, À mon habit, Lettre à un critique, À un jeune musicien, Lettre à l’ami d’occasion, À une lettre anonyme. Ce sont évidemment quelques unes des pièces des plus achevées. La voix de Bouquet et les petits rires ironiques mêlés à sa diction auxquels il a accoutumé son public, donnent à ces pages de Ferré un ton évidemment autre que celui que leur auteur leur eût conféré s’il les avait, par exemple, mises en musique. Lors de la sortie du disque, Bouquet déclare dans une émission de radio : « Lorsque je les ai lues, j’ai encore compris, mieux, à quel point l’homme était un écrivain, l’homme était un poète, l’homme était véritablement quelqu’un d’important pour la littérature de tous les temps ». [19] Il dit encore : « Je les ai enregistrées avec énormément de bonheur profond. J’espère que je ne les ai pas trop mal faites, parce que j’ai peur de ça. Quand on touche à ce qui est authentique chez un poète, il faut faire très attention ». [20] Enfin, il ajoute : « Je les ai bien préparées pour essayer de rendre le secret qui accompagne cette écriture, c’est-à-dire cette chose qui est presque en marge de la vie ». [21] Huit morceaux de piano intitulés Intermezzo 1 à 8, très courts, s’intercalent entre les textes. Ce sont des enregistrements faits par Ferré lui-même, des bandes de travail qui trouvent ici leur place, à la fois inachevées et attachantes, comme les écrits qu’elles relient.

L’ouvrage, lui, présente l’ensemble de l’œuvre tel qu’il a été décrit plus haut, textes achevés et sujets non aboutis, à l’exception de la lettre en vers (Lettre  à un jeune soldat du contingent) et augmenté d’une missive écrite sur une feuille de papier hygiénique adressée à un journaliste non nommé. Mathieu Ferré a jugé que ce texte pouvait parfaitement être inclus dans le recueil. C’est un livre au format 13 x 17, qui compte quatre-vingt seize pages s’ouvrant sur une note de l’éditeur.

De la lecture, en continu, de ces lettres, se dégage une grande mélancolie. Sous les fortes injonctions, les savoureuses prises à parti, demeure un mal de vivre avoué ici et là. Même la Lettre à la mer, pleine d’exaltation, dit au détour d’un paragraphe ce spleen constitutif de l’auteur. Peut-être la prose laisse-t-elle mieux passer le courant amer ? En tout cas, il est difficile de ne pas sentir la tristesse dont est empreint ce recueil d’imaginaires correspondances.

 

 

Ce beau livre baroque, dont la diversité des « correspondants » augmente vivement l’intérêt, n’aura évidemment jamais la forme définitive que lui aurait donnée son auteur. On ne ressentira pas l’étonnante impression d’ensemble qu’eût conférée au lecteur la réunion de personnes réelles, de types sociaux, d’objets, d’éléments, d’abstractions même, tous destinataires des missives. Vraisemblablement, cette œuvre eût été une des plus attachantes créations de Ferré dans le domaine du livre. Cependant, un artiste, c’est aussi une série de projets non aboutis par manque de temps ou d’opportunités. La recherche ne peut se passer d’étudier, dans les limites même de leur inachèvement, ces cris restés dans la gorge du temps.


[1]. Femmes d’aujourd’hui du 18 au 24 juillet 1954.

[2]. Femmes d’aujourd’hui du 18 novembre 1970.

[3]. Chansons, octobre 1961.

[4]. Gilbert Sigaux, Léo Ferré, op. cit.

[5]. Charles Estienne, Léo Ferré, collection « Poètes d’aujourd’hui », n° 93, Seghers, 1962.

[6]. Les Lettres françaises du 7 au 13 décembre 1962. 

[7]. Voir Jacques Layani, Les Chemins de Léo Ferré, op. cit.

[8]. Léo Ferré, « Je donnerais dix jours de ma vie », in La Rue, n° 1, mai 1968.

[9]. Charles Estienne, Léo Ferré, op. cit.

[10]. Léo Ferré, Il est six heures ici... et midi à New York, Gufo del Tramonto, 1974.

[11]. Léo Ferré, Poésies, éditions du Grésivaudan, 1987 (édition en trois volumes) et 1988 (édition en cinq volumes), illustrations de Jacques Pecnard, préface de Françoise Travelet.

[12]. Léo Ferré, La Mauvaise graine, textes, poèmes et chansons 1946-1993, Édition n° 1, 1993 (préface de Robert Horville) (rééd. Le Livre de poche, n° 9626, version abrégée, sous deux couvertures).

[13]. Léo Ferré, La musique souvent me prend... comme l’amour, La Mémoire et la mer, 1999.

[14]. C’est le seul texte daté, parmi les douze connus.

[15]. Voir Jacques Layani, Les Chemins de Léo Ferré, op. cit.

[16]. Ibidem.

[17]. Léo Ferré, Lettres non postées lues par Michel Bouquet, CD La Mémoire et la mer 10093.

[18]. Léo Ferré, Lettres non postées, collection « Les Étoiles », La Mémoire et la mer, 2006.

[19]. Pollen, France-Inter, 12 mai 2006.

[20]. Ibidem.

[21]. Ibidem.

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lundi, 27 novembre 2006

Les dernières années

Un doux hiver voit naître 1990. Ferré est à l’affiche à Toulouse. Passage des Panoramas, à Paris, Éric Zimmermann, restaurateur et chanteur, donne des dîners-spectacles au « Croque-notes ». Dans la vitrine de l’établissement, figure un message d’amitié manuscrit, signé Ferré, encadré. Zimmermann chante, entre autres, Félix Leclerc et Léo Ferré, dans cette atmosphère hors du temps que créent les passages couverts parisiens. L’excellent Michel Ragon publie un roman, grande fresque de l’histoire des anarchistes depuis le début du siècle. [1] Barbara est annoncée au théâtre Mogador. À Marseille, le théâtre Axel-Toursky est en totale réfection ; il sera rasé et remplacé par un nouveau bâtiment, vingt ans après le début de son aventure. Mais la continuité est assurée, et Richard Martin a déjà un programme complet pour la réouverture. Pour la soirée d’inauguration, ce n’est pas une surprise, est prévu Léo Ferré, fidélité oblige envers cette salle où il revient sans cesse, depuis 1971. Il écrira à ce sujet : « Ce théâtre Toursky, c’est ma raison d’être marseillais depuis vingt ans. Richard, Michel, Tania… sont toujours à mon rendez-vous de cette belle de mai qui n’en finit pas d’être belle ! Ô Marseille, ô Marseille, je te dirai un jour ce que tu as semé en moi : l’ardeur, le courage et l’accent de la Méditerranée, cette mer monstrueuse d’affection et de tendresse ». [2]

Un peu plus tard, Christian Mesnil et Philippe Worms lui consacreront une émission de télévision, dans le cadre d’une série rétrospective. [3] Quelques jours plus tôt, Ferré aura fait un séjour de très courte durée à Paris pour un concert privé, destiné à RTL. Très peu auparavant, Philippe Soupault est mort. En avril, disparaît Greta Garbo, mystérieuse, silencieuse (« C’est revoir Garbo / Dans la rein’ Christine » avait chanté Ferré, dans La Mélancolie). Anne Philipe rejoint son Gérard, dans le petit cimetière de Ramatuelle. Thierry Maricourt consacre une étude à la littérature libertaire ; il y fait une place à Léo Ferré. [4]

Le 14 mai, le poète donne un concert au profit du Collectif contre l’armée à l’école, qui demande « l’abrogation des protocoles d’accord Défense-Éducation nationale » (le dernier de ces accords a été signé en 1989). Il renoue par là avec la tradition des galas de soutien qu’il effectue depuis toujours pour la Fédération anarchiste, Radio-Libertaire, Le Monde libertaire, l’Action laïque, le journal Politique-Hebdo en 1971, le CNIPHM (handicapés-moteurs), contre la peine de mort et pour tant d’autres causes… Ce spectacle exceptionnel a lieu au TLP-Déjazet. Une salle pleine à craquer, une ovation, et l’artiste donnant le meilleur de lui-même. De plus en plus, à présent, l’histoire de Ferré va se conjuguant avec celle du TLP-Déjazet. Cette salle lui va bien. D’ailleurs, ce soir-là, il dit en scène : « Ici, c’est un peu ma maison ». Cinq jours après, il chante à Bagneux, sous l’égide de Mélodies 90 avec, dans l’intervalle, des soirées à Tourcoing et dans le sud-ouest. Le 29 de ce même mois, son fils Mathieu a vingt ans. Nous, nous écoutons toujours la voix de son père, cette voix « tantôt fragile, tantôt puissante et pour jamais inoubliable ». [5] Cette voix, et c’est heureux, ne se taira jamais. Tant pis pour ceux qui ne peuvent rédiger un article sans faire allusion à l’âge de Léo Ferré, ce qui est devenu une habitude, depuis quelque temps. D’ailleurs, il nous rappelle, au détour d’un propos, qu’il a le bonheur d’avoir un travail qui n’a pas d’âge, tant et si bien que, dit-il, « si je m’arrêtais, je serais navrant ». [6]

Au mois d’août, à Gourdon, a lieu au restaurant « Le Croque-notes » (aucun rapport avec son homonyme parisien, cité plus haut), un dîner-spectacle au cours duquel le chanteur Fred Modolo est accompagné à l’accordéon par le vieil ami de Ferré, Jean Cardon. Cardon mourra peu après, et ce sera un compagnon de plus, qui disparaîtra.

Vient l’automne. Après un spectacle en Espagne en septembre, un voyage au Canada, vingt-quatre heures à Paris pour un bref passage à la télévision, un spectacle dans le Jura et l’inauguration à Marseille, en octobre, du nouveau théâtre Toursky, c’est, à Paris, en novembre et décembre, un double événement. Un récital de plusieurs semaines au TLP-Déjazet (une des soirées sera donnée au profit d’Amnesty International) suivi de la création, par le Zygom Théâtre, de L’Opéra du pauvre, qui sera présenté – après les représentations de Castres, longtemps auparavant – durant près de quinze jours.

La presse annonce ces deux spectacles à grand renfort d’articles sans imagination et, donc, sans justification, comme si l’originalité s’était à jamais enfuie des journaux ; désormais, tous les titres sont interchangeables, toutes les interviews se ressemblent, toutes les présentations sont identiques, accumulations de clichés et de banalités mille fois rabâchées. Quelques heureuses photographies viennent parfois éclairer l’ensemble.

Le programme propose un texte de Paul Bellenger. Le récital sera un beau moment. Il commence par Vison l’éditeur précédé d’un amusant prologue, et s’achève avec Les Anarchistes puis, quelques jours plus tard, par l’éternel Avec le temps. Ferré a choisi un programme cohérent et les enchaînements de titres sont parfaitement justifiés. Quelques reprises d’anciennes chansons sont à saluer, comme La Marseillaise, La Mélancolie, Les Chéris, Les Romantiques… Ou bien Richard, La Grève, Mon piano et La Mort. [7] Le 11 novembre, il touche son public par une belle interprétation de Ni Dieu ni maître. L’ovation qui salue ce texte se prolonge et l’artiste, ému, s’écrie : « Ça fait plaisir de ne pas écrire de conneries et d’être applaudi comme ça. Merci ! », des larmes étouffées dans la voix, larmes qui embrumeront le début de la chanson suivante, L’Espoir. Bel instant d’émotion. La salle ne suffit plus, le public est installé sur la scène. Tout est loué d’avance pour plusieurs semaines.

Dès le lendemain, sa voiture le ramène chez lui… en attendant d’autres départs. Il sera bientôt en chemin pour Avignon où il chantera chez son ami Gelas. Cependant, il vient encore à Saint-Ouen, en coup de vent, et participe à la fête donnée pour le 27e congrès du PCF. [8] 

Discrètement, 1991 ouvre les portes de la dernière décennie du XXe siècle. Janvier voit Juliette Gréco à l’affiche de l’Olympia. À la Vidéothèque de Paris, on présente une série intitulée Paris qui chante, où Léo Ferré est présent à travers quelques documents.

Ferré vit sa vie et sa musique sur la route. Il roule, roule, roule. On le signale à Bobigny, on l’aperçoit à Argenteuil, on l’entend à Choisy-le-Roi, on le guette en Belgique, il est à Conflans-Sainte-Honorine. Ivresse des déplacements dans l’espace… Le temps coule. C’est alors, et surtout, la ridicule, absurde, inepte guerre du Golfe. La presse rapportera, au style indirect, l’opinion, parmi celles d’autres personnalités, de Léo Ferré. [9]

Sous les neiges de février, de belles affiches multiplient ses yeux sur les murs de Paris. On annonce déjà, pour juin prochain, un gala spécial donné par l’artiste pour les dix ans de Radio-Libertaire. Au mois de mars, Serge Gainsbourg meurt à Paris. « C’est une des personnes les plus intelligentes du métier. Gainsbourg, c’est l’homme qui vous donne le droit de tout faire, de tout dire… », déclare Ferré. [10]

Les tournées se poursuivent. Aix-en-Provence. Un joueur d’orgue de Barbarie, à Cahors, chante Jolie môme et Le Piano du pauvre… Des chanteurs de rue, hommes et femmes, interprètent en groupe L’Âge d’or sous les arcades de la place des Vosges.

Le gala exceptionnel donné pour Radio-Libertaire et son dixième printemps rassemblera cinq mille personnes au Palais des Sports de la porte de Versailles. Ce sera un grand succès, avec, au moins, trois ovations debout. En coulisses, l’ami Grooteclaes œuvre en photographe et en poète.

Une Citroën particulière prendra peu après la route de Bretagne. C’est aussi en Bretagne que les éditions du Petit-Véhicule publient une revue, qui vient d’ailleurs de consacrer un dossier conjoint à Rimbaud et à Léo Ferré. Ferré, qui note : « Rimbaud, c’est le sourire du large, la passion des mots au fond de ta gorge. Crie, crie, crie... et tu lui ressembleras ». [11]

Maurice Fanon est parti nouer son écharpe aux nuages d’outre-vie. Des spectacles de Léo Ferré sont donnés, partout. Maurice Laisant est mort, lui aussi ; un disque où Consuelo Ibanez chantait ses textes, avait autrefois été préfacé par Ferré. [12] Qui vient par ailleurs de rencontrer le jeune cinéaste Leos Carax, lors du tournage du film Les Amants du Pont-Neuf.

Et, bien sûr, le centenaire de la mort de Rimbaud, à Marseille, a lieu en novembre. Léo Ferré va publier sa mise en musique d’Une saison en enfer qu’il dit et interprète, s’accompagnant lui-même au piano. Cet enregistrement sera une étape supplémentaire sur la route commune à Ferré et aux poètes. Une date encore, un jalon de plus. Sa façon, également, de marquer, de sa pierre et de sa voix, ce centenaire. Après quoi, il participera, à la Villette, à un spectacle collectif, avec un programme spécial, Léo Ferré chante Rimbaud. Il y interprètera, entre autres, le Sonnet du trou du cul (Verlaine et Rimbaud), texte qu’il n’aura pas le temps d’enregistrer.

Il y a maintenant quarante-cinq ans exactement, qu’il chante. Quarante-cinq années qu’il débutait au cabaret, en novembre 1946.

En décembre, il donnera, à Marseille, un récital particulier, Léo Ferré chante Aragon, pour l’anniversaire de la mort du poète, et parmi d’autres évocations, à l’initiative de l’association pour la fondation Louis Aragon-Elsa Triolet. Puis, pour deux soirées, il conduira les quatre vingt musiciens de la Philarmonie de Lorraine. Tout cela, naturellement, sur la scène du théâtre Toursky. On annonce même, mais cela n’aura pas lieu, une lecture par Ferré lui-même de quelques uns de ses textes, au « Refuge », un centre de poésie marseillais. Auparavant, une tournée l’aura conduit au Luxembourg, à Charleville, à Bastia… Et, juste après, au théâtre du Chêne-Noir d’Avignon, pour, de nouveau, le spectacle consacré à Rimbaud.

Et puis, avec l’année qui chute, tombent encore les vieux amis. C’est au tour de Maurice Joyeux d’être emporté, en décembre. Anarchiste de toujours, militant du mouvement ouvrier, pacifiste, ancien responsable du Monde libertaire, animateur du groupe libertaire Louise-Michel, de la revue La Rue, écrivain, ancien libraire (« Le Château des brouillards », à Montmartre), Joyeux s’en va rejoindre sa compagne Suzy Chevet, qui organisait autrefois les galas anarchistes.

Un mois plus tôt, son ancien pianiste, compagnon de nombreuses années (il l’avait rencontré en 1957, au cabaret Chez Plumeau, sur la Butte), est mort. Une soirée spéciale sera donnée, en février 1992, à l’Olympia. Présentée par José Artur, elle célèbrera Paul Castanier. Y participeront des grands noms, mais aussi des amis de Popaul et de sa compagne : Alain Meilland, Jacques Serizier, Wasaburo Fukuda, Patrick Siniavine et Svetlana. Le public, qui avait raillé avec Font et Val, frondé avec Rufus, fraternisé avec Moustaki, changera du tout au tout avec Léo Ferré. De plus en plus, on lui fait des ovations debout, dès son entrée en scène. Ce sera une soirée simple et très prenante. Paul Castanier y revivra au travers d’interviews filmées, de projections et d’enregistrements musicaux.

Quelques jours plus tard, la ville de Berre (Bouches-du-Rhône) connaîtra une série de manifestations. Ce sera La Semaine à Léo avec un programme à plusieurs facettes ; une exposition de pochettes de disques, livres, manuscrits, photographies d’André Villers ; la projection de trois bandes vidéographiques (le Discorama de Denise Glaser, l’émission À bout portant de R. Scandria et le spectacle du théâtre des Champs-Élysées, filmé par Guy Job) une conférence ; l’émission Pollen de Jean-Louis Foulquier, en direct, à France-Inter ; la reprise de L’Opéra du pauvre par le Zygom-Théâtre. L’organisation est assurée par le Forum des jeunes et de la culture et la médiathèque municipale de Berre, avec l’assistance de deux hommes de théâtre de la région, qui sont tous deux des amis de Léo Ferré, Richard Martin et Gérard Gelas, les deux fidèles. Cette initiative se veut « hommage et reconnaissance à un artiste qui marque notre siècle et restera dans l’Histoire ». [13]

Pendant ce temps, à Paris, Pierre Lafont présente, au théâtre Mouffetard, un spectacle de poésie dont toute la seconde partie est consacrée à Léo Ferré qui se trouve ici dit, chanté sans accompagnement musical et mis en scène par un artiste d’une incontestable sincérité.

Dans les premiers jours de mai, nouvelle manifestation, Montauban fête Léo Ferré, dans le cadre de Alors... chante ! 92. Un spectacle du poète et, en clôture de festival, un « final, avec Léo Ferré et les invités ». Et des tournées, des tournées… En juin, c’est, à Presles, la fête de Lutte Ouvrière et, durant l’été, le quatrième festival de la chanson française de Sauve (Gard), ainsi que le festival en Othe et en Armance (Yonne), où il chantera Vous savez qui je suis, maintenant ?, texte qu’il n’enregistrera jamais.

Juillet, Arletty est partie, s’est enfuie en douce. Léo Ferré, depuis le printemps, est annoncé au TLP-Déjazet pour le mois de novembre. Ce nouveau rendez-vous avec cette salle n’aura pas lieu, car son propriétaire entend ne pas renouveler le bail. L’équipe du TLP s’en va après six ans d’un travail remarquable, après avoir fait vivre cette salle qui, dans l’imaginaire du public comme dans l’histoire des lieux de spectacle, a presque remplacé Bobino. Exit le TLP. On avance, pour remplacer les vingt spectacles prévus, l’idée de deux soirées au Zénith, puis celle d’une série de concerts au Grand Rex. En attendant, Ferré est, en septembre, l’invité surprise de Lavilliers qui donne un tour de chant à la Fête de l’Humanité. Venu tout exprès d’Italie et repartant dès le lendemain, il chantera un poème d’Aragon et Les Anarchistes, sur la grande scène. Les premiers jours d’octobre, il doit effectuer une tournée en Belgique. Parallèlement, Hubert Grooteclaes présente, à Louvain, une exposition de photographies célébrant trente ans d’amitié (un peu plus, en fait, puisqu’ils se connurent en 1959) avec Léo Ferré. [14] Au même moment, Richard Marsan, autre fidèle, passe « derrière la glace du comptoir ». [15] En décembre, au théâtre de Nesle, Alain Aurenche se produit en récital. Ferré écrit : « Aurenche est au fond de moi comme une lumière de la nuit (...). Aurenche est un orage de sympathie qui vous arrache ce qui vous reste de sensible (... ). Aurenche a une voix qui me fait du bien. Prenez-la, et vous verrez comment ! » [16]

Le dernier spectacle de 1992 n’aura pas lieu. La suite appartient à la vie privée.


[1]. Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1990.
[2]. Programme du théâtre Axel-Toursky, saison 1990-1991.
[3]. La Saga de la chanson française, Léo Ferré, « le mauve de tes yeux », TF 1, 30 mars 1990.
[4]. Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Albin Michel, 1990.
[5]. Télérama du 7 au 13 avril 1990.
[6]. France-Soir TV Magazine du 9 au 15 avril 1990.
[7]. Ferré annonce cette chanson par une anecdote dans laquelle il précise, entre autres, qu'il ne l'a jamais encore interprétée en scène. Pourtant, le programme du récital de 1966 à Bobino en fait mention.
[8]. Lire LHumanité du 24 décembre 1990.
[9]. France-Soir du 26 janvier 1991.
[10]. LÉvènement du jeudi du 7 au 13 mars 1991.
[11]. Signes, n° 14, mars 1991.
[12]. 45-tours Consuelo Ibanez chante les chansons du poète Maurice Laisant, disques La Rue.
[13]. Programme de La Semaine à Léo, février 1992.
[14]. Quelques portraits extraits de cette exposition seront publiés dans la revue Lœuf sauvage, n° 8, automne 1993. [15]. Richard.
[16]. Programme du spectacle d’Alain Aurenche, théâtre de Nesle, 1992.

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