dimanche, 10 décembre 2006
La langue en accordéon
La langue de Léo Ferré paraît poser des problèmes d’interprétation à certains auteurs. Voire même de simple compréhension. Je retrouve, dans mes papiers, cet extrait d’un ouvrage publié en 1992, intitulé L’Argot des musiciens [1].
On lit : « Piano du pauvre : accordéon. Notons qu’excepté Léo Ferré dans Le Piano du pauvre (chanson écrite en 1954) ou encore « Toi, ton piano et ses flonflons / Tu les fous à la verticale (…) Avec ton Pleyel en sautoir » dans Mister Giorgina (voir Jorgina), cette comparaison entre piano et accordéon, attachée à l’image du misérable musicien de rue du siècle dernier, a toujours joui d’une plus grande faveur auprès du public qu’auprès des musiciens.
L’appellation est d’ailleurs d’autant moins flatteuse qu’avant l’apparition de l’accordéon (double plaisanterie musicale certes), le seul « instrument de musique » ainsi baptisé, était le légume connu sous le nom de flageolet.
Quoi qu’il en soit, le terme de piano du pauvre est en passe de devenir obsolète, certains modèles d’accordéon atteignant de nos jours des prix astronomiques ».
Cette exégèse est erronée. Léo Ferré n’a rien inventé avec l’expression « du pauvre », qui existe dans la langue française et signifie « qui se contente de ce qu’il a, faute de mieux ». Et même : « qui aime ce qu'il a ». Elle n’est aucunement péjorative, au contraire. Ferré l’accolera plus tard à l’une de ses propres productions, L’Opéra du pauvre où il chante et dit lui-même tous les rôles du livret. C’est donc l’opéra du pauvre, par opposition à celui du riche, avec plusieurs chanteurs. En 1958, sur la scène de Bobino, il présentera ses musiciens, dont « Paul Castanier au piano du riche », c’est-à-dire un piano à queue. Le piano du pauvre n’est pas l’accordéon stricto sensu mais l’accordéon qu’on a, à défaut de mieux et, par exemple, d’un piano, supposé instrument de prestige. On peut peut-être aller jusqu’à comprendre, chez ceux qui emploient cette forme : « mon piano à moi », c’est-à-dire une notion d’attachement, voire de revendication impliquée par cette tournure. « Du pauvre » n’est pas de Ferré mais se retrouve souvent dans la langue française, comme une tournure familière et explicite car imagée. En aucun cas, il ne s’agit là d’argot de musicien.
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[1]. Didier Roussin, Madeleine Juteau et Alain Bouchaux, L’Argot des musiciens, Climats, 1992.
Avec cette trentième note quotidienne se clôt le premier mois d'existence de ce lieu.
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samedi, 09 décembre 2006
Authenticité
Le poète dans son siècle, c’est celui qui épingle de Gaulle et ses ministres, on l’a vu. C’est aussi celui qui sanctionne, tout au long de sa carrière, les grands de ce monde. Qui n’a-t-il pas cité, en bien ou en mal – et souvent en mal ? Le pape Pie XII, Castro, Franco, Johnson, le Vatican. Les artistes : Danielle Darrieux, Aznavour, Jean Cardon, Castanier, Barthémémy Rosso, Dylan, Grooteclaes, Brigitte Bardot, Dalida, Gabin, Madonna, Van Gogh, Boulez, Johnny, Mozart, Gauguin, Beethoven, Rembrandt. Les écrivains et les poètes : Shakespeare, Saint-John Perse, Baudelaire, Villon, Balzac, Sartre, Breton, Verlaine, Sagan. Les gens du spectacle : Stark, Coquatrix, Barclay. Les journalistes : Max-Pol Fouchet, Filipacchi, Lucien Morisse. Les politiques : Cohn-Bendit… Il a évoqué sans les nommer Buffet, Bontemps, Pompidou, Marcellin, Geismar… Il est aussi une série de personnes de sa famille ou de ses proches. On ne fera certes pas ici une liste exhaustive, on remarquera seulement que ce qui est curieux dans ce Panthéon comme dans cet anti-Panthéon, c’est qu’ils n’étonnent pas. Pourtant, ce n’est pas tous les jours qu’on entend cela en chansons. L’auditeur finit par s’habituer et trouve tout à fait naturel que l’on considère les poètes comme ses voisins de palier, qu’on invective les puissants et qu’on s’en prenne même à l’univers. Il trouve parfaitement logique de croiser Pépée et Verlaine dans un même monde, cités à égalité dans l’imaginaire et l’affect de l’auteur. C’est ce qui est intéressant chez Léo Ferré : cette façon de ne douter de rien, de tout se permettre avec l’assurance tranquille et inconsciente d’un enfant. Don Quichotte est toujours là. De plus, cela souligne l’interpénétration réelle de la vie et de l’œuvre de l’auteur. Il n’y a jamais eu de frontière, de séparation. Il est important de comprendre, qu’on aime ou non Léo Ferré, qu’on apprécie peu ou prou telle ou telle œuvre, qu’il est en permanence sincère. Cette authenticité est une chose dont il faut avoir conscience pour aborder son œuvre. Elle a sa part dans la formation intellectuelle des jeunes gens de notre génération, celle qu’on pourrait appeler « des soixante-huitards tardifs », c’est-à-dire ceux qui étaient encore adolescents au moment de Mai.
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vendredi, 08 décembre 2006
De la terre à la lune
Écrite en 1954, Y a une étoile attendra 1990 pour être enfin enregistrée par Léo Ferré dans son disque Les Vieux copains, paru chez EPM. Cette valse lente s’inscrit au registre des considérations métaphysiques de Léo Ferré, quand il lui arrive, et c’est fréquent, d’interpeller sans façons le soleil (Le Soleil de Baudelaire, Soleil de Bérimont, Ça s’lève à l’est…), la lune (La Lune), la terre (Elle tourne... la terre), le vent (Le Vent, Mister the wind, Vous savez qui je suis, maintenant ?), la nuit (La Nuit, La Sorgue), la vie (La vie est louche, La Vie, C’est la vie, La Vie d’artiste, La Vie moderne…), la mort (La Mort, Ne chantez pas la mort de Caussimon, Je vous attends…)
Ici, tout se rejoint, l’étoile, la terre, le soleil… On s’adresse à la terre qu’on remet à sa place, à qui l’on demande de bien vouloir ne pas geindre en permanence (« Salut ma vieill’ copin’ la terre / T’es fatiguée ben ! nous aussi »). Il y a une étoile, deux étoiles, mille étoiles qui veillent sur le poète. Heureusement, car la terre, pendant ce temps, que fait-elle ? Ferré lui dit son fait : « Tu dormais (…) / Tu peinais à charrier sur ton dos des continents d’misère ». À cette prétentieuse, il rappelle les réalités : « Y a des amants qui font leur lit / En se fichant pas mal de tes frontières ».
La terre, ce n’est pas la première fois que le poète l’engueule. En 1948-1949, il lui disait déjà sa façon de penser dans Elle tourne… la terre : « Tu peux tourner moi j’m’en balance (…) car j’ai ma chance (…) moi j’ai tout l’temps ». Pour finir, il l’apostrophait : « Essaie donc la marche arrière (…) / Vas-y la terre… moi j’suis pas pressé ».
Ces chansons ne sont pas innocentes. Ce sont des valses, elles sont dansantes, elles tournent (c’est bien le moins, en l’espèce). Mais elles n’esquivent pas les problèmes essentiels et induisent deux des grands thèmes lyriques : le temps qui passe et, donc, la mort. Une lueur d’espoir, cependant, pour donner à la terre une chance ultime : voler quelques unes de ces étoiles et, avec elles, « mettre au front d’la société / Des diamants qu’on pourrait / Tailler à notr’ manière ». Cette manière-là, c’est celle de ceux que Léo Ferré montrera, au fil des années, dans le triptyque Les Poètes, Les Artistes, Les Musiciens, complété par Les Anarchistes qui, en quelque sorte, viennent s’y ajouter, pour constituer une tétralogie.
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jeudi, 07 décembre 2006
Gaby de l’Arlequin
En 1953, Léo Ferré chante, depuis des années, dans des cabarets parisiens. Il est remarqué d’un petit nombre de connaisseurs, pas du grand public. Il n’a pas encore connu les grandes scènes de music hall. À Saint-Germain-des-Prés qui, pour lui, évoque les difficultés plutôt qu’un magnifique temps jadis, il existe pourtant un cabaret, l’Arlequin.
L’endroit a été créé en mars 1951. C’est un établissement plutôt grand, puisqu’il peut accueillir deux-cents personnes. Ouvert de 22 h 30 à 3 h du matin, il se situe à l’angle du 131 bis, boulevard Saint-Germain et du 1, rue du Four, à la sortie du métro Mabillon. On réserve à Odéon 59-10. La presse qualifie l’endroit d’« un des plus authentiques temples de la chanson » [1]. Ferré y est déjà passé, en décembre 1951. Il s’y produit maintenant en vedette, vêtu d’une chemise rouge à col ouvert. Avant lui, des sketches de Pierre Dac, le tour de chant de Catherine Sauvage, l’orchestre de Jean-Claude Fohrenbach. C’est là que Catherine Sauvage et Ferré chantent chacun Paris-Canaille, puisqu’aucun des deux n’a voulu renoncer à interpréter ce qui est le succès du moment. C’est là que Ferré crée Judas et L’Homme. Certains soirs, Francis Blanche est là, qui adore les chansons de Ferré et met à la porte ceux qui ne les aiment pas. C’est là que le prince Rainier vient écouter son compatriote, le jeudi 17 décembre 1953. Le patron s’appelle Gaby. Comme le cabaret se trouve en sous-sol, sous un café dénommé La Pergola, l’imaginaire ferréen aura tôt fait, dans cette chanson du souvenir, de le nommer Gaby Pergola.
Le beau salut, par-delà la mort, qu’est Gaby, a été enregistré en 1986 pour le double album, publié chez EPM-Musique, On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. Le refrain est repris, à peine modifié, de L’Opéra du pauvre (« Dans les draps que l’amour referme sur la nuit / Tous les amants du monde… » devient ici « Dans les draps que l’amour referme sur la nuit / Tous les amis du monde… »)
Texte de curieuse facture, puisqu’il s’agit d’une adresse à un personnage et qu’y alternent prose parlée et refrain chanté, Gaby est aussi, en même temps, une évocation non pas nostalgique (Ferré n’aime pas la nostalgie et comment pourrait-il avoir celle d’un temps où il ne mangeait pas à sa faim ?) mais attendrie, d’une amitié lucide et cordialement moqueuse, narquoise, cependant indéniable (en effet, pourquoi, trente-trois ans plus tard, Ferré écrirait-il un texte contre un homme décédé ?)
Les souvenirs affluent, voici Francis Blanche, voici le Polonais… Les hommes de lettres de Saint-Germain n’existent plus (« tous crevés ces littérateurs, et leurs livres les saluent, bah, il faut bien qu’ils aient quelqu’un qui les regarde »). Gaby, lui, n’y connaissait rien, ne s’en occupait pas et Ferré le taquine à ce sujet : « La littérature, toi, ça te descendait des oreilles ». Léo Ferré est fidèle en amitié. Gaby a droit à son coup de chapeau.
Évocation authentique, en tant qu’elle est maîtrisée, resserrée autour de l’amitié plutôt que mouillée de stériles regrets, d’un temps révolu de la nuit parisienne, d’un mode de spectacle anéanti, d’un lieu disparu, Gaby n’est certes pas une complaisance morbide. Si « Tous les amis du monde ont droit qu’à leur cercueil / La foule vienne et prie », c’est bien qu’ils en valent la peine. Et si Gaby Pergola semble avoir, un jour, demandé à Léo Ferré de quitter son établissement, celui-ci ne lui en veut pas. D’ailleurs, s’il regrette d’avoir dû partir, c’est qu’il s’y sentait bien. Il l’avoue : « L’Arlequin… Ce nom-là m’allait comme un gant ». À l’Arlequin ou ailleurs, pour Ferré, le temps des cabarets durera encore.
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[1]. L’Aurore du 3 novembre 1953.
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mercredi, 06 décembre 2006
Tout finit à la République
Et puisqu’il faut sur cette terre
Que chacun passe solitaire
Vous avez le droit de rêver
(MON GÉNÉRAL)
Ce qui est intéressant dans une longue carrière, c’est qu’il est possible de situer l’artiste dans son temps, surtout d’un point de vue historique. Avec Léo Ferré, on n’est pas privé. Ce qui est intéressant dans une longue carrière, c’est qu’il est possible de situer l’homme politique dans son temps, surtout d’un point de vue historique. Avec le Général, on n’est pas privé. Il n’est évidemment pas question de solliciter les faits. Les deux hommes ne s’aimaient pas, ne se sont jamais rencontrés. Ce qui est curieux, c’est de suivre le poète dans son siècle et, pour commencer, durant des années, en ce qu’il a pu dire du Général et de ses hommes.
En 1940, de Gaulle rallie Londres et crée la France libre. Durant l’Occupation, Ferré cache parfois des juifs. En 1946, jugeant que « le régime exclusif des partis est revenu », de Gaulle quitte le pouvoir et se retire dans sa demeure de Haute-Marne.
L’histoire commence réellement en 1947 quand de Gaulle fonde le Rassemblement du peuple français (RPF) et que Ferré, jugeant qu’il s’agit là de « manœuvres par en dessous pour revenir au pouvoir » [1], écrit, depuis la Martinique où il se trouve pour une tournée de six mois, la chanson Mon Général. Dans ce texte, il prévient de Gaulle qu’il vaudrait mieux pour lui se retirer de la vie publique afin de ne pas ternir le prestige que lui a valu la guerre. Le soldat mort qui est censé être le récitant était gaulliste, à ce moment-là. Tout comme l’auteur : « J’étais gaulliste. Tous les gens bien étaient gaullistes… Ma mère était gaulliste, mon père pétainiste », racontera-t-il plus tard [2]. Le soldat mort qui dit « je » dans la chanson avertit le Général : « Des fois que vous comprendriez ».
En 1958, de Gaulle revient au pouvoir, rappelé pour mettre un terme à la situation dans laquelle la France s’enferre en Algérie. Le jour de l’anniversaire de la proclamation de la République en 1870, il prononce un discours place de la République, justement. Avant lui, Malraux, vibrant, « chauffe » l’assistance. Léo Ferré, estimant que cette prise de pouvoir est assimilable à un coup d’État – nombreux sont alors ceux qui pensent ainsi et les manifestations se multiplient – écrit La Gueuse. Le projet de constitution que présente de Gaulle est soumis à référendum le 28 septembre. Il est massivement approuvé. C’est la Cinquième République. Le parolier René Rouzaud, communiste, dit à Ferré : « Ils en ont au moins pour dix ans ».
En 1960, Léo Ferré a à souffrir d’une grotesque affaire de censure. Il présente à la radio la chanson Les Poètes et, dans son introduction, dit en substance que les ministres seront oubliés, pas les poètes et qu’il est heureux de chanter cette chanson « en ce moment ». L’émission est diffusée en différé trois jours plus tard. Les mots « ministres » et « en ce moment » sont coupés. Il n’aime pas ça. Il écrit alors un texte de protestation qu’il adresse à France-Observateur. Ce journal s’est d’abord appelé L’Observateur du monde, puis France-Observateur, puis Le Nouvel Observateur. À cette époque, ce sont des pages de grand format imprimées sur papier journal. Le texte paraît, avec un titre qui sonne comme une gifle : La Liberté d’intérim [3]. On ne dit pas ici que cette censure provient du président de la République lui-même, ce serait hasardeux et très probablement inexact. Mais elle émane certainement de responsables zélés ou, peut-être, du ministre de l’Information.
Il faut se montrer attentif au tempo très doux de la chanson Mon Général, telle qu’elle a été enregistrée en 1961 chez Barclay. Le disque a été interdit à la publication et le pressage détruit (en 1961, on ne touche pas à de Gaulle) mais la bande, conservée, est ressortie en 1980 dans un coffret rétrospectif. Rappelons qu’alors, Ferré n’écrit pas lui-même ses orchestrations. Dans quelle mesure a-t-il accepté celles-ci ? En tout cas, sa musique ainsi habillée ne porte pas réellement en elle de prise à parti.
En 1961, Ferré triomphe après quinze années de travail. Au Vieux-Colombier d’abord, au mois de janvier, puis en mars à l’Alhambra. Enfin, de nouveau à l’Alhambra, en novembre. Le putsch des généraux a eu lieu à Alger, cette année-là. Ferré chante La Gueuse en public. Il fait aussi allusion aux tortures à l’électricité qui ont lieu en Algérie dans Les Temps difficiles. L’Organisation armée secrète (OAS) organise une alerte à la bombe dans la salle. Prévenu, Ferré s’adresse au public et dit qu’il va continuer à chanter, invitant ceux qui le désirent à rester. Le public reste.
En 1962, de Gaulle échappe incroyablement à l’attentat perpétré contre lui au Petit-Clamart. Il décide ensuite que l’élection présidentielle aura lieu au suffrage universel. Cette mesure est jugée comme anti-démocratique puisqu’assimilée à un plébiscite. Ferré chante une seconde version des Temps difficiles dans laquelle il évoque le référendum, initiative favorite du Général. À la fin de 1962 et au début de 1963, il interprète Mon Général sur la scène de l’ABC avec une intention beaucoup plus polémique qu’en 1947 et des accents d’orchestre infiniment plus martiaux. Le texte n’a pas vieilli mais, brusquement, il semble dire autre chose, être plus menaçant. Le vers de clausule, « Des fois que vous comprendriez », n’est plus un conseil ou une mise en garde, mais une ironie grinçante.
En 1964, au plus haut du triomphe gaulliste, du redressement économique et de la fierté de l’indépendance française vue par l’Élysée – la force de frappe – Ferré écrit Sans façons, chanson très brutale, directement dirigée cette fois contre un personnage qui lui est devenu insupportable. Il l’apostrophe immédiatement et, dans le courant du texte, passe du « vous » au « tu » lorsqu’enfle le ton polémique.
En 1965, un 45-tours paraît, qui comprend une chanson contre la peine de mort, Ni Dieu ni maître.
En 1966, Ferré récidive. Une troisième et dernière version des Temps difficiles épingle de nouveau de Gaulle en lui souhaitant de mourir. Dans la même chanson, un coup de griffe, aussi, à son ministre préféré, celui des Affaires culturelles. Malraux, en effet, n’est pas intervenu en faveur du film de Rivette, La Religieuse, inspiré de Diderot. L’ancien aventurier, ancien combattant républicain en Espagne, a laissé s’exercer la censure contre cette réalisation. Toujours en 1966, de Gaulle est cité dans Salut beatnik, où « Charlot » est assimilé à Johnson, Castro et Mao. En 1966 enfin, il chante La Grève.
Léo Ferré ne cède pas. En 1967, Ils ont voté (« et puis après », dit le refrain) sanctionne les élections législatives. La Marseillaise est une prostituée sur le port de Marseille. La chanson Les Anarchistes est déjà écrite mais ne sera gravée que plus tard.
En janvier 1968, dans la chronique Je donnerais dix jours de ma vie [4], Ferré raille Pompidou qui s’exprime à la télévision. Puis ce sera le mois de mai et, après cela, les « purges » de l’audiovisuel.
L’année 1969, le disque de Ferré, un 33-tours à pochette blanche, comprend L’Été 68, Comme une fille et, justement, Les Anarchistes. Sa publication est retardée durant deux mois au motif qu’il y a « dans cette chanson dix-sept chefs d’accusation » [5]. Un enregistrement public à Bobino, conservé dans un 45-tours, propose La Révolution où sont stigmatisés les ministres gaullistes : Sanguinetti, Finalteri, Ortoli, assimilés, sur un ton de chansonnier, à une maffia. Le texte s’achève sur un salut à Max-Pol Fouchet, évincé parmi d’autres journalistes après les « événements » de 1968. Un double 33-tours, toujours enregistré à Bobino, donne une seconde version de La Révolution. Max-Pol Fouchet n’est plus seul, la chanson salue cette fois tous les journalistes licenciés. Mais la maffia gaulliste est toujours là. Par ailleurs, un 45-tours enregistré en public au centre culturel de Yerres propose trois chansons, dont Paris, je ne t’aime plus où l’on entend une allusion aux années de pouvoir (« de servitude ») du Général, une autre à Daniel Cohn-Bendit. La chanson sera enregistrée en studio pour le 33-tours de 1970.
En novembre 1970, de Gaulle s’éteint à Colombey-les-Deux-Églises. « La France est veuve », déclare le président Pompidou. Dans le numéro de janvier 1971 de Rock et Folk, le journaliste Philippe Paringaux demande à Ferré, ironique : « Tu es veuf, toi aussi ? Comme la France ? » et Ferré s’insurge : « Oh, quand tu vois ce qui s’est passé à la mort de ce mec, c’est absolument incroyable », faisant allusion à la grande émotion qui s’était emparée du pays [5].
Dans le disque La Solitude, en 1971, Ferré enregistre Le Conditionnel de variétés – chanson qui fut écrite dans une chambre d’hôtel, la veille de sa rentrée à Bobino, en novembre 1970 – où il évoque la censure du gouvernement de Pompidou, exercée contre le journal maoïste La Cause du peuple. Et aussi le ministre de l’Intérieur du moment, Raymond Marcellin.
Dans La Mort des loups, en 1976 (en réalité, la chanson fut écrite en 1972), Ferré évoque les deux condamnés à mort Buffet et Bontemps. Entre l’écriture et l’enregistrement, Pompidou est décédé et cela donne l’occasion d’un prologue évoquant la mort de celui qui n’avait pas exercé son droit de grâce en faveur des deux condamnés et les avait rejoints deux ans plus tard. Cette même année, André Malraux disparaît.
Mai 1988. Au Théâtre libertaire de Paris-Déjazet, dit « le TLP », à deux pas de la République où, trente ans plus tôt, de Gaulle avait prononcé son discours, Ferré reprend Mon Général… avec la bande enregistrée de 1961 qui, par son tempo doux et grave, l’oblige à des inflexions calmes. Il annonce la chanson en expliquant qu’elle fut écrite en 1947 et qu’il ne se doutait pas alors qu’elle serait encore valable tant d’années après. Un enregistrement public est effectué pour un triple 33-tours. Le spectacle est filmé par Raphaël Caussimon. On ne connaîtra ce film qu’en 2006, grâce à un DVD compris dans un coffret rétrospectif des enregistrements effectués au TLP. Ce récital avait eu lieu l’année des vingt ans de Mai et au moment de l’élection présidentielle [6].
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[1]. Rock et Folk, janvier 1971.
[2]. Françoise Travelet, Dis donc, Ferré…, Hachette, 1976 (rééd. Plasma, 1980 ; La Mémoire et la mer, 2001).
[3]. France-Observateur du 20 octobre 1960.
[4]. La Rue, n° 1, mai 1968.
[5]. Rock et Folk, article cité.
[6]. Voir le texte de Jacques Layani in livret du coffret Léo Ferré au Théâtre libertaire de Paris (1986-1988-1990), La Mémoire et la mer, 20041.46.
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mardi, 05 décembre 2006
Miserere
Pendant huit ans, Léo Ferré fut interne en Italie, au collège de Bordighera, chez les Frères des écoles chrétiennes. Son père l’y avait inscrit, il y fut très malheureux. C’est là qu’il découvrit cette révolte dont il ne devait jamais se départir, qu’il lut en cachette Baudelaire, Voltaire et Mallarmé, qu’il prit conscience de sa différence et apprit la solitude. C’est aussi là, durant une sortie du jeudi avec sa mère venue lui rendre visite, qu’il découvrit la musique, avec Beethoven, entendu à la radio. De son enfance, il tirera le roman Benoît Misère.
Issu d’une famille catholique et contraint, huit années durant, d’observer, à son corps défendant, le rituel de la religion, Ferré est resté très influencé par le christianisme, sa vision du monde s’en ressentant inconsciemment. Au mysticisme, la plupart du temps involontaire, des poètes, s’ajoutent, fortement ancrées, les notions de bien et de mal qui font que, de tous temps, Ferré considèrera le plaisir comme marqué du sceau du péché. Avec cette différence que la transgression lui était délicieuse. L’amour charnel décrit dans ses poésies est la plupart du temps frappé au coin de l’interdit. Sa fascination pour les prostituées (en même temps qu’une grande compassion pour leur sort et un dégoût marqué du proxénétisme) se retrouve dans bien des textes.
Tiraillé entre les deux pulsions baudelairiennes (aspiration simultanée de l’homme vers Dieu et vers Satan), chez lui exacerbées, il pourra dire : « Tout ce qui est bon, c’est mal. Alors ? Tout ce qui est mal, c’est bon. Alors ? Damne-toi ! Damne-toi ! » en prélude à une chanson, justement intitulée La Damnation.
Merci mon Dieu, naturellement ironique par la distance prise dans l’adresse à Dieu, est une chanson qui choqua. Plus tard, Thank you Satan étonnera encore davantage par la revendication qui s’y trouve, de tout ce qui est anti, non conforme. Les allusions au Christ ne manquent pas, même s’il l’appelle familièrement « le crucifié » (Y en a marre). La prière est souvent tournée en dérision (La Grève), ou réputée inutile (Si tu t’en vas). Le curé, lui, « fait la manche / Avec son pot’ Dies illa / Y a pas qu’au guignol qu’y a des planches / Y en a aussi dans ces coins-là » (Les Retraités).
Par ailleurs, ses visions d’un monde meilleur, fraternel, humain, aseptisées de toute bondieuserie, sont chantées à travers des poésies lyriques qui, loin d’être des manifestes politiques prévoyant des cadres tout faits et proposant des solutions matérialistes, constituent le seul programme de Ferré – l’amour – évoqué à travers des titres comme L’Âge d’or.
Léo Ferré est évidemment à l’opposé de toute croyance mystique. Son intelligence, sa lucidité, ne pouvaient que la lui interdire. Toutefois, l’influence profonde de l’enfance et de l’éducation ne l’a pas épargné. Si, rapidement, il sut se défaire de ce catholicisme dont on l’avait empli, il conserva, inconsciemment, une empreinte qui – et ce n’est pas la moindre manifestation de son talent – ne l’empêcha nullement d’écrire une œuvre de liberté et d’affranchissement des dogmes.
On pourrait encore gloser sur l’influence, très nette à l’oreille, de la musique sacrée, du récitatif, du psaume, sur ses propres compositions, mais je laisse cela à de plus compétents que moi en matière musicale.
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lundi, 04 décembre 2006
Ah, ça ira
Léo Ferré n’acceptait pas le terme d’engagement et prétendait, à juste titre, que l’artiste est engagé ou n’est pas. « Je suis né engagé », lui arrivait-il d’ajouter. C’est donc par commodité de langage qu’on utilise ici ce mot.
Ferré a pratiqué une forme de soutien artistique, sa vie durant, en réagissant essentiellement à l’amitié. C’est bien davantage pour des individus, plutôt que pour des causes, qu’il se mobilisait. En tout cas, c’était à la demande d’individus. Il a soutenu des théâtres pendant des années, chantant sans demander de cachet pour permettre à ces salles de survivre.
Sur un plan plus politique, Ferré a chanté, toute sa carrière, pour la Fédération anarchiste. Il a, depuis ses débuts, participé à des galas de soutien pour Le Monde libertaire, l’organe de la Fédération anarchiste ; pour le groupe libertaire Louise-Michel, animé par ses amis, Maurice Joyeux et Suzy Chevet ; pour Radio-Libertaire, notamment pour ses dix ans, au Palais des Sports de Paris, en 1991 ; pour le Théâtre Libertaire de Paris-Déjazet, qu’il a inauguré par des concerts non rémunérés, en 1986, et qu’il a toujours aidé jusqu’à la reprise de la salle par son propriétaire ; pour des groupes de province de la Fédération... Il a aussi donné de nombreux textes aux publications des anarchistes : La Rue, revue culturelle et littéraire d’expression anarchiste ; Le Monde libertaire ; La Cannibale ; Le Magazine libertaire... À l’ensemble de ces titres, il a également accordé de nombreux entretiens. Cette adhésion, toutefois, demeura morale, affective et fraternelle. Léo Ferré n’a jamais appartenu à quelque groupe que ce soit. Ses textes eux-mêmes évoquent, depuis toujours, ses amis libertaires : Graine d’ananar, Ni Dieu ni maître, Les Anarchistes. Les anars sont cités dans Thank you Satan comme dans À vendre, Bakounine l’est dans Le Chien...
Il a aussi donné des galas de soutien pour des journaux comme Politique-Hebdo, aux halles de Baltard, le 4 juin 1971 ; évoqué La Cause du Peuple, interdite, dans sa chanson Le Conditionnel de variété, enregistrée avec les Zoo en 1971.
Il a, à la fin des années 50 et au début des années 60, participé aux ventes et aux galas du Comité national des écrivains, auquel Aragon, qu’il venait de mettre en musique, l’avait introduit. Il a même participé, comme en 1961 et en 1988, à la Fête de l’Humanité. C’est d’ailleurs dans le cadre de cette fête qu’il est entré en scène pour la toute dernière fois, en septembre 1992, invité par Bernard Lavilliers à chanter deux chansons dans le spectacle de celui-ci. Venu tout exprès d’Italie, Ferré a donné un texte d’Aragon et... Les Anarchistes.
La dernière chanson interprétée en public par Léo Ferré, fidèle à lui-même et à ses amitiés, à ses convictions comme à sa sensibilité, est donc Les Anarchistes. On ne saurait être plus constant.
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